{"id":646,"date":"2022-11-16T19:33:11","date_gmt":"2022-11-16T18:33:11","guid":{"rendered":"https:\/\/ukraine-rous.fr\/?p=646"},"modified":"2024-09-26T12:24:50","modified_gmt":"2024-09-26T11:24:50","slug":"la-mission","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/ukraine-rous.fr\/?p=646","title":{"rendered":"La Mission"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"chapeau\"><strong>Au moment o\u00f9 Ivan Franko compose son r\u00e9cit, \u00e0 la fin du XIXe si\u00e8cle, les Polonais de Rome et le Saint-Si\u00e8ge essaient de convertir \u00ab\u2009l\u2019Est\u2009\u00bb \u00e0 leur seule cause, sans \u00e9gard aucun pour les traditions propres aux Ukrainiens. C\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment ce que d\u00e9nonce l\u2019auteur dans cette nouvelle d\u00e9crivant avec humour, horreur et po\u00e9sie, les tribulations d&rsquo;un missionnaire j\u00e9suite en terre ruth\u00e8ne.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<div style=\"height:100px\" aria-hidden=\"true\" class=\"wp-block-spacer\"><\/div>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center traducteur\"><em>Traduit de l&rsquo;ukrainien<\/em> <em><em>par <\/em><\/em><br><em><em>Nicolas Mazuryk &amp; Anna Khartchenko<\/em><\/em><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"197\" height=\"44\" src=\"https:\/\/ukraine-rous.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/motifs-rous-Recupere.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-712\" style=\"width:90px;height:20px\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"has-text-align-center traducteur\"><br><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center traducteur\">I<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">Le p\u00e8re Gaudenty \u00e9tait n\u00e9 pour \u00eatre pr\u00e9dicateur, et dans l\u2019Ordre de Loyola on le voyait comme l\u2019un des plus aptes et des plus ardents propagateurs qui soient. Avec son enthousiasme de novice et son cr\u00e2ne de j\u00e9suite bourr\u00e9 d\u2019arguties scolastiques, son exp\u00e9rience pratique ne d\u00e9passait gu\u00e8re celle d\u2019un gar\u00e7on de dix ans. Ses r\u00eaves constell\u00e9s de preux apostolat et de martyre pour la foi, l\u2019occupaient jour et nuit. Ni le ciel merveilleux d\u2019Italie, ni Rome et ses miracles d\u2019art n\u2019exer\u00e7aient sur lui la moindre attraction. Bien plus attirant \u00e9tait \u00e0 ses yeux le ciel morne et bl\u00eame de ses songeries, qui le portaient vers de grandioses paysages, au milieu de terres et de for\u00eats sauvages, peupl\u00e9es d\u2019encore plus sauvages et primitifs pa\u00efens, sans parler des terribles sc\u00e8nes teint\u00e9es de peine, de sanglants supplices et de mort pour la foi. Ces r\u00eaves, point de d\u00e9part de toutes ses pens\u00e9es, pouvaient \u00e9touffer dans l\u2019\u0153uf la moindre critique, mais \u00e0 concentrer toutes les forces de son esprit vers un seul objectif, ils avaient fini par engendrer un \u00eatre sauvagement fanatique et incapable ou presque, de souffrir un avis diff\u00e9rent. Ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 grand-peine qu\u2019il parvenait \u00e0 dissimuler sa fauve intol\u00e9rance sous le masque du bon j\u00e9suite, aimable et bienveillant qu\u2019on lui avait flanqu\u00e9 encore enfant.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait vu le jour sous le chaume d\u2019une sombre bicoque, quatri\u00e8me et dernier fils d\u2019un pauvre m\u00e9tayer mazure, du c\u00f4t\u00e9 de Tarn\u00f3w en Galicie.<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-1\">1<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-1\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">NDT et suivantes&nbsp;: <strong><em>Mazures<\/em><\/strong>, ici les habitants de la Galicie occidentale. Par extension au XIXe si\u00e8cle, les Polonais d\u2019Ukraine en g\u00e9n\u00e9ral. Tarn\u00f3w au XIXe s. \u00e9tait encore au c\u0153ur de la Galicie, province alors annex\u00e9e \u00e0 l\u2019empire d\u2019Autriche. La Galicie orientale, avec Lviv pour capitale, est aujourd\u2019hui en Ukraine.<\/span> De son enfance pass\u00e9e dans cette mis\u00e9rable masure en compagnie d\u2019un poulailler, d\u2019une vache et d\u2019un veau, sans oublier ses trois braillards de fr\u00e8res, nus comme des vers et toujours pr\u00eats \u00e0 le cogner, m\u00eame plusieurs fois au cours de la joun\u00e9e, \u2014 de cette tout sauf heureuse enfance, sa m\u00e9moire ne gardait que deux \u00e9v\u00e9nements quasi contemporains et n\u00e9anmoins, terriblement diff\u00e9rents.<\/p>\n\n\n\n<p>Le premier, plein de splendeur, avait \u00e9bloui ses yeux d\u2019enfant encore tendres, au point d\u2019aiguiller \u00e0 jamais ses r\u00eaves et pens\u00e9es&nbsp;: ce fut la br\u00e8ve visite, durant quelques minutes dans la maison parentale, de Monseigneur Wojtarowicz.<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-2\">2<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-2\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\"><strong>J\u00f3zef<\/strong> <strong>Wojtarowicz<\/strong>, \u00e9v\u00eaque catholique-romain de Tarn\u00f3w. Grand alli\u00e9 des j\u00e9suites, il avait tent\u00e9 de calmer la population lors du soul\u00e8vement anti-autrichien de 1846.<\/span> L\u2019\u00e9v\u00e9nement \u00e9tait advenu au cours de l\u2019hiver&nbsp;1846, soit une semaine avant les terribles massacres.<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-3\">3<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-3\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">Il s\u2019agit des <strong>pogromes antif\u00e9odaux<\/strong> perp\u00e9tr\u00e9s en Galicie occidentale en f\u00e9vrier-mars 1846. La petite noblesse locale en partie r\u00e9volt\u00e9e contre Vienne sera litt\u00e9ralement massacr\u00e9e. Cette affaire prendra une dimension internationale avec l\u2019annexion de Cracovie par l\u2019Autriche.<\/span> L\u2019\u00e9v\u00eaque au cours d\u2019une temp\u00eate s\u2019\u00e9tait \u00e9gar\u00e9 en tra\u00eeneau, alors qu\u2019il se rendait quelque part. Avec toutes les peines du monde, il avait pu se frayer un chemin jusqu\u2019\u00e0 leur petite maisonn\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9cart du village. Aussi modeste que f\u00fbt cette cahute, le pr\u00e9lat transi de froid et mal en point n\u2019avait pas vu d\u2019inconv\u00e9nient \u00e0 y trouver refuge. Il \u00e9tait entr\u00e9 en laissant son attelage sans abris, faute de grange ou d\u2019appentis. Le P\u00e8re Gaudenty qui n\u2019\u00e9tait alors que le petit \u00ab\u2009Symek\u2009\u00bb<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-4\">4<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-4\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">Diminutif de Simon.&nbsp;<\/span>, se glissa alors illico derri\u00e8re le grand fournil, pour ne former avec ses fr\u00e8res, qu\u2019une seule petite po\u00ealonn\u00e9e, fixe, m\u00e9fiante et fascin\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Il a toujours conscience de ce qu\u2019il avait vu ce jour-l\u00e0&nbsp;: son p\u00e8re faisant g\u00e9nuflexion et couvrant de ses pieux baisers les bottes \u00e9piscopales couvertes de neige\u2009; sa m\u00e8re allumant les fourneaux et la fum\u00e9e arrivant comme par hasard sur eux, les enfants, qui s\u2019en prennent plein les yeux\u2009; le po\u00ealon en terre cuite pos\u00e9 sur le feu et sa m\u00e8re cassant quelques \u0153ufs (les derniers du foyer) pour les servir \u00e0 l\u2019\u00e9v\u00eaque\u2009; et lui, le petit dernier qui n\u2019avait jamais rien senti de tel, se glissant \u00e0 plat ventre vers sa m\u00e8re pour lui dire tout bas en patois mazure&nbsp;: <em>Dis Maman, apr\u00e8s je pourrais les finir ? <\/em>\u2012 et sa m\u00e8re, aussi sec&nbsp;: <em>Non, p\u2019tit morveux, ou c\u2019est Monseigneur qui t\u2019finira\u2009!<\/em> Bien \u00e9videmment, une fois termin\u00e9e, le po\u00ealon de l\u2019\u00e9v\u00eaque finit par \u00e9choir au petit pour un dernier l\u00e9chage, et lui-m\u00eame \u00e0 ce jour ne saurait dire ce qui avait pu rendre cette journ\u00e9e particuli\u00e8re de son enfance aussi lumineuse et marquante&nbsp;: \u00e9tait-ce la vue de l\u2019habit somptueux et l\u2019allure imposante de l\u2019\u00e9v\u00eaque, ou bien ce po\u00ealon d\u2019\u0153ufs au plat, lap\u00e9 apr\u00e8s le go\u00fbter ?<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019autre souvenir, plein d\u2019horreur celui-l\u00e0, allait peser tout aussi lourdement sur le cours entier de ses pens\u00e9es. C\u2019\u00e9taient des sc\u00e8nes de massacres, ou plus exactement, leurs cons\u00e9quences uniquement. \u00c0 travers la fen\u00eatre de la maison paternelle, il avait vu d\u00e9filer sur la route de Tarn\u00f3w, des charriots entiers de corps entass\u00e9s, transportant les seigneurs du canton. Rou\u00e9s de coups, lard\u00e9s d\u2019entailles, leurs t\u00eates sanguinolentes pendaient de partout \u00e0 travers les ridelles, en laissant sur la neige des tra\u00een\u00e9es de sang m\u00eal\u00e9es de bouts de cervelles \u00e0 moiti\u00e9 molles. Des quartiers de jambes et de bras ensanglant\u00e9s, comme \u00e9corch\u00e9s, d\u00e9bordaient de tous c\u00f4t\u00e9s. Tout le reste n\u2019\u00e9tait qu\u2019un amas de chair sanguinolente et les plaintes qui s\u2019en \u00e9chappaient vous transper\u00e7aient l\u2019\u00e2me comme la longue plainte des damn\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Le P\u00e8re Gaudenty se souvient encore de ses fr\u00e8res accourant en cachette aux abords de la route, pour ramasser et ramener au foyer un \u0153il humain qui s\u2019\u00e9tait d\u00e9croch\u00e9 d\u2019une de ces pauvres t\u00eates. La marmaille, tout d\u2019abord horrifi\u00e9e \u00e0 la vue de cet \u0153il d\u00e9gouttant de sang, l\u2019avait pr\u00e9cieusement cach\u00e9 dans un bout de tesson, puis enfonc\u00e9 dans une l\u00e9zarde du grand po\u00eale, jusqu\u2019\u00e0 ce que le globe finisse par ressembler \u00e0 une petite baie toute d\u00e9charn\u00e9e. Cet \u0153il allait hanter ses r\u00eaves encore longtemps&nbsp;: \u00e9norme, revivifi\u00e9, et mont\u00e9 sur des pattes de poules, il clignait \u00e0 tout va comme pour dire quelque chose, mais quoi\u2009? Son \u00e2me, depuis sa tendre enfance, avait gard\u00e9 intactes ces sc\u00e8nes sanglantes qui bien plus tard, sous les coups r\u00e9p\u00e9t\u00e9s d\u2019une asc\u00e8se mortif\u00e8re, de dogmes obscurs et de martyrologes sanglants, muterait en un pressant d\u00e9sir d\u2019aller mourir au nom de la foi avec la b\u00e9n\u00e9diction de son g\u00e9n\u00e9ral l\u2019envoyant vers une lointaine contr\u00e9e du nord, o\u00f9 il accomplirait enfin sa grande et noble mission&nbsp;: convertir d\u2019infid\u00e8les h\u00e9r\u00e9tiques.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center traducteur\">II<\/p>\n\n\n\n<p>Quitter le toit paternel n\u2019avait pu tenir que du miracle, pense encore le P\u00e8re Gaudenty. Apr\u00e8s les massacres de 1846, il y eut une terrible famine. L\u2019\u00e9t\u00e9 inf\u00e9cond avait livr\u00e9 \u00e0 l\u2019hiver naissant la plupart des paysans. Cet hiver d\u2019horreur, le petit Symek&nbsp;en serait \u00e0 jamais marqu\u00e9. \u00c0 ce jour l\u2019assomment les cris et les pleurs de ses fr\u00e8res suppliant un quignon, les jurons et les larmes de sa m\u00e8re, tandis que s\u2019\u00e9rige la face sombre et noire comme terre de son p\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Aux premiers frimas, ses fr\u00e8res \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 boursoufl\u00e9s par la faim, leur corps \u00e9tait devenu bleu\u00e2tre. Le p\u00e8re s\u2019absentait souvent, allant \u00e7\u00e0 et l\u00e0 pour ne revenir au modeste logis que rarement, avec tant\u00f4t un bout de pain m\u00eal\u00e9 de son et de vanne, que l\u2019on se partageait pour le savourer comme une v\u00e9ritable manne&nbsp;; tant\u00f4t une poign\u00e9e de grains que l\u2019on broyait deux-trois fois au mortier ou \u00e0 la meule, pour en faire une esp\u00e8ce de brai. Il gardait encore en lui le souvenir de ce jour o\u00f9 son p\u00e8re, ramenant toute une poch\u00e9e de ma\u00efs cru, l\u2019avait sans le vouloir renvers\u00e9e par terre&nbsp;: dans la seconde, femme et enfants, press\u00e9s par la faim, s\u2019\u00e9taient jet\u00e9s sur les petits grains tout ronds tout dor\u00e9s, et, sans attendre que le pilon ne les broie, que l\u2019eau bouillante ne les amollisse, les avaient gob\u00e9s un \u00e0 un, aussi prestes que des voleurs, et croqu\u00e9s comme un d\u00e9lice, avant que le p\u00e8re, pris de col\u00e8re devant cela, ne leur fasse go\u00fbter de son ceinturon.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais d\u00e9j\u00e0 No\u00ebl approchait. Le p\u00e8re, de plus en plus sombre, sortait plus rarement, restant bien souvent, des jours entiers devant sa fen\u00eatre, accoud\u00e9 au bord d\u2019une vieille malle d\u00e9labr\u00e9e tenant lieu de table \u00e0 manger. Ils n\u2019avaient rien d\u2019autre pour subsister que ce que la m\u00e8re parvenait \u00e0 mendier aupr\u00e8s de voisines mieux loties&nbsp;: tant\u00f4t quelques patates, tant\u00f4t un petit saladier de f\u00e8ves ou de haricots, mais vieux de deux ans et \u00e0 moiti\u00e9 pourris qui donnaient de terribles maux de ventre aux enfants. Le soir de No\u00ebl, le froid et le gel s\u2019\u00e9taient invit\u00e9s, il n\u2019y avait plus rien \u00e0 manger \u2014 l\u2019a\u00een\u00e9 tr\u00e8s affaibli ne r\u00e9clamait plus rien, allong\u00e9 dans son coin, au-dessus du grand po\u00eale, \u00e0 g\u00e9mir sans bruit. Le p\u00e8re, de son regard fou et b\u00eate \u00e0 faire peur, lorgnait de temps \u00e0 autre la petite niche d\u2019obscurit\u00e9 d\u2019o\u00f9 s\u2019\u00e9chappaient de cruels petits soupirs d\u2019enfant.<br><br>\u2014&nbsp;<em>Qu\u2019est-ce que t\u2019en penses, il en a pour longtemps\u2009?<\/em> \u2014 demanda l\u2019homme \u00e0 sa femme, rentr\u00e9e bredouille de sa derni\u00e8re tourn\u00e9e dans le voisinage et qui, tremblant de la t\u00eate aux pieds, s\u2019\u00e9tait blottie contre le po\u00eale en plantant ses pieds nus engourdis dans la cendre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Tu parles, mais<\/em> <em>tu ne l\u2019entends pas\u2009? Il fait d\u00e9j\u00e0 un dr\u00f4le de bruit,<\/em> r\u00e9pondit la femme.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Alors Amen. Que Sa volont\u00e9 soit faite\u2009!<\/em> \u2014 dit le p\u00e8re, avant d\u2019aller chercher quelque chose sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re du dessus. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Muettement, attentivement, les yeux \u00e9carquill\u00e9s et gonfl\u00e9s par la faim suivaient les moindres faits et gestes du p\u00e8re. Voil\u00e0 que ses mains trouvaient un grand couteau-serpette sur l\u2019\u00e9tag\u00e8re, et sous la banquette, une pierre pour l\u2019aff\u00fbter, apr\u00e8s quoi il se mit \u00e0 aiguiser la lame plant\u00e9e contre le rebord de la fen\u00eatre, en crachant sur la pierre de temps \u00e0 autre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Malheureux\u2009! <\/em>\u2014 s\u2019\u00e9cria la m\u00e8re dans une frayeur indicible. <em>Qu\u2019est-ce que<\/em> <em>tu comptes faire avec \u00e7a\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>La ferme, bonne-femme\u2009!<\/em> \u2014 prof\u00e9ra le paterfamilias, dans un horrible grognement qui la laissa sans voix, elle et ses enfants. Yontek au-dessus du po\u00eale, g\u00e9missait presque sans bruit.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Vas<\/em>&#8211;<em>y, am\u00e8ne-le donc par-l\u00e0\u2009!<\/em> \u2014 intima le p\u00e8re \u00e0 la m\u00e8re, une fois son couteau aff\u00fbt\u00e9. Sans mot dire, la m\u00e8re telle une masse tomba \u00e0 ses pieds.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Pour l\u2019amour de Dieu, qu\u2019est-ce que tu comptes faire avec \u00e7a\u2009?<\/em> Hormis ses soupirs, plus rien ne pouvait sortir de sa bouche.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Gourdasse que tu es<\/em>, r\u00e9torqua le p\u00e8re<em>, tu vois bien qu\u2019il va pas s\u2019en sortir. <\/em>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Puis, sans plus discuter, le p\u00e8re se hissa au-dessus du grand po\u00eale. Un cri d\u2019effroi, mortel et \u00e0 demi conscient retentit parmi les pu\u00een\u00e9s, tandis qu\u2019ils se pr\u00e9cipitaient dans le coin le plus \u00e9loign\u00e9. Seul Yontek nich\u00e9 l\u00e0-haut,&nbsp;tel un petit oiseau tranquille, regardait son p\u00e8re sans crainte, l\u2019\u0153il \u00e0 moiti\u00e9 \u00e9teint.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Viens donc par-l\u00e0, Yontek<\/em>\u2009<em>!<\/em>&nbsp;\u2014 lan\u00e7a le p\u00e8re en le prenant sur ses bras. Le gar\u00e7on se laissait faire en soupirant \u00e0 peine. Le p\u00e8re l\u2019amena au milieu de la pi\u00e8ce puis le posa sur un banc.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Prends la bassine et tiens-la sous son cou, faut pas en perdre une goutte\u2009!<\/em> \u2014 cria l\u2019homme \u00e0 sa femme, qui en silence, noy\u00e9e de larmes et tremblante, s\u2019ex\u00e9cutait.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Dieu et les hommes nous ont abandonn\u00e9s, on se d\u00e9brouille comme on peut<\/em>, reprit tristement le p\u00e8re, comme pour soulager sa propre conscience, avant de soulever Yontek par la nuque pour laisser pendre sa t\u00eate et le reste de son corps vers le bas. Alors, d\u2019un coup sec, il lui trancha la gorge. Le sang coula dans la bassine plac\u00e9e juste en dessous. Apr\u00e8s quelques soubresauts, le gar\u00e7on rendit l\u2019\u00e2me. Avec son corps on passa les f\u00eates.<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-5\">5<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-5\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">L\u2019auteur souligne ce cas comme historiquement av\u00e9r\u00e9. Son r\u00e9cit est solidement document\u00e9 et si des d\u00e9tails peuvent para\u00eetre exag\u00e9r\u00e9s, Ivan Franko n\u2019invente rien, ou du moins s\u2019en d\u00e9fend-il dans une lettre de 1887, publi\u00e9e dans le journal <em>Zoria<\/em> (L\u2019Etoile).<\/span><\/p>\n\n\n\n<p>Des heures terribles et sombres s\u2019abattaient \u00e0 pr\u00e9sent sur la maudite maison. Comme si le mets inf\u00e2me venait d\u2019empoisonner le dernier fond d\u2019espoir et de calme rest\u00e9 dans le c\u0153ur des parents. Les enfants d\u00e9voraient avidement la carcasse de leur pauvre fr\u00e8re, incertains encore de leur sort dans les jours prochains. Mais leur tour finit par arriver&nbsp;: quand la viande fut \u00e9puis\u00e9e, il y eut une longue dispute, des pleurs maternels, puis le p\u00e8re \u00e9gorgea un autre petit, encore bien portant. Apr\u00e8s ce geste horrible, l\u2019homme se remit face \u00e0 la fen\u00eatre, sombre comme la nuit, tandis que la m\u00e8re, tra\u00eenant pr\u00e8s des fourneaux o\u00f9 mijotait la viande, pleurait au-dessus du po\u00ealon comme on pleure un d\u00e9funt.<\/p>\n\n\n\n<p>La suite, le p\u00e8re Gaudenty ne s\u2019en souvient plus tr\u00e8s bien&nbsp;: comme dans un r\u00eave aux images confuses, il se voit tomber de fi\u00e8vre \u00e0 son tour, et dans son d\u00e9lire ou bien \u00e9tait-ce r\u00e9el, il revoit sa maison pleine de gens, dont deux hommes avec des casques \u00e9tincelants, des plumes de coq \u00e9tincelantes, et \u00e0 l\u2019\u00e9paule des fusils aux lames \u00e9tincelantes. Ils vocif\u00e9raient \u00e0 tel point que p\u00e8re et m\u00e8re en avaient la tremblote\u2009; les autres pendant ce temps exploraient les moindres recoins, trouvant parfois des petits bouts d\u2019os, puis on finit par attacher p\u00e8re et m\u00e8re avec des cordes avant de les mener quelque part en tra\u00eeneau\u2009; vint le tour des enfants, on les emmitoufla dans des kojoukhs<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-6\">6<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-6\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\">Longue pelisse de mouton propre \u00e0 la paysannerie ukrainienne d\u2019autrefois.<\/span>, puis on les emmena\u2026 Le P\u00e8re Gaudenty se souvient, il y avait une grande place enneig\u00e9e, une rivi\u00e8re toute gel\u00e9e, de grandes b\u00e2tisses en belles pierres, de grands messieurs moustachus qui l\u2019interrogeaient et lui faisaient peur&nbsp;: mais que voulaient-ils savoir au juste, \u00e7a il ne le savait pas. Bient\u00f4t tout ce bariolis de d\u00e9lires allaient dispara\u00eetre, la nuit tout recouvrir, et lui-m\u00eame tomber tr\u00e8s malade. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi s\u2019achevait la premi\u00e8re partie de son enfance sous le toit paternel. Jamais plus il ne reverrait ses p\u00e8re et m\u00e8re, ni aucun fr\u00e8re r\u00e9chapp\u00e9 au carnage. Jamais plus il n\u2019entendrait parler d\u2019eux, comme si les flots sombres de cette sombre \u00e9poque les avaient \u00e0 jamais engloutis.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center traducteur\">III<\/p>\n\n\n\n<p>Ses ann\u00e9es d\u2019\u00e9cole, pass\u00e9es au chapitre de Tarn\u00f3w, \u00e9mergeaient de sa conscience. Il vivait alors dans les cuisines du <em>biskup<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-7\">7<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-7\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"7\">Ev\u00eaque en polonais.<\/span><\/em>, dormait avec des marmitons et autres gens de maison toujours prompts \u00e0 le couvrir de coups et de quolibets, et le soir venu, apr\u00e8s la classe, il astiquait avec eux les bottes des moines pr\u00e9bend\u00e9s. Ses d\u00e9buts d\u2019\u00e9colier furent assez lourds. Sa t\u00eate, assomm\u00e9e par l\u2019extr\u00eame indigence de sa prime enfance, ne pouvait de sit\u00f4t se plier aux rigueurs de l\u2019\u00e9tude, si bien que ses talents naturels tardaient \u00e0 s\u2019\u00e9panouir. Malgr\u00e9 tout, le petit s\u2019accrochait. Msg Wojtarowicz, qui avait recueilli le pauvre gar\u00e7on \u00e0 moiti\u00e9 mort dans les ge\u00f4les du tribunal, \u00e9tait devenu \u00e0 ses yeux comme un second et pr\u00e9f\u00e9rable p\u00e8re. Celui-ci s\u2019int\u00e9ressait de pr\u00e8s \u00e0 ses difficult\u00e9s scolaires, l\u2019invitant chez lui tous les dimanches pour qu\u2019il lui raconte sa vie au village, il l\u2019encourageait \u00e0 \u00e9tudier, et d\u2019une mani\u00e8re si douce et sinc\u00e8re que le petit Simek laissait malgr\u00e9 lui \u00e9chapper quelques larmes.<\/p>\n\n\n\n<p>Or son protecteur et tuteur devait \u00e0 son tour dispara\u00eetre de sa vie. Msg Wojtarowicz, qui apr\u00e8s les horribles massacres de 1846, avait fait le tour de son dioc\u00e8se pour constater de ses propres yeux l\u2019\u00e9tat de profonde pauvret\u00e9, aussi bien mat\u00e9rielle que spirituelle de ses ouailles, avait tout consign\u00e9 dans une missive, rest\u00e9e m\u00e9morable, qu\u2019il fit parvenir aux plus hautes instances de Vienne. Des ann\u00e9es plus tard, alors qu\u2019il n\u2019attendait plus de r\u00e9ponse, il re\u00e7ut en guise de rescrit, un d\u00e9cret imp\u00e9rial confirm\u00e9 par le pape, d\u2019apr\u00e8s lequel Msg Wojtarowicz \u00e9tait d\u00e9mis de ses fonctions dioc\u00e9saines. \u00d4 combien p\u00e9nible fut pour Wojtarowicz d\u2019apprendre, quoiqu\u2019un peu tardivement, ce que \u00ab\u2009devoir civique\u2009\u00bb voulait dire en Autriche. Inquiet pour son jeune prot\u00e9g\u00e9, il se jura de ne point l\u2019abandonner, mais au contraire de le soutenir jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il devienne quelqu\u2019un. Quittant Tarn\u00f3w, il l\u2019emmenait avec lui et le pla\u00e7ait bient\u00f4t chez les p\u00e8res j\u00e9suites \u00e0 Cracovie, en laissant pour son \u00e9ducation une somme rondelette. C\u2019est ici que le petit Symek et son bienfaiteur se s\u00e9par\u00e8rent \u00e0 jamais.<\/p>\n\n\n\n<p>Une autre vie s\u2019ouvrait maintenant devant lui, pleine de rigueur monacale en apparence, mais loin de l\u2019\u00eatre&nbsp;en v\u00e9rit\u00e9, pleine de rigueur scientifique en apparence, et tout aussi loin de l\u2019\u00eatre en v\u00e9rit\u00e9. Plus le temps passait, plus il progressait en classe. Dou\u00e9 d\u2019une m\u00e9moire ph\u00e9nom\u00e9nale, il \u00e9tait d\u2019un naturel facile, pour ne pas dire docile, enclin \u00e0 la sensibilit\u00e9, \u00e0 l\u2019enthousiasme et peu port\u00e9 \u00e0 la critique. Les j\u00e9suites le tinrent assez vite pour acquis et, une fois son scolasticat termin\u00e9 et lui-m\u00eame bien d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 entrer dans leur ordre, ils l\u2019envoy\u00e8rent \u00e0 Rome parfaire sa formation au sein de la <em>Propaganda Fide<\/em>.<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"8\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-8\">8<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-8\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"8\">\u00ab\u2009Propagation de la foi\u2009\u00bb, d\u00e9partement de l\u2019administration pontificale charg\u00e9 de la diffusion du catholicisme, notamment dans les r\u00e9gions ou pays non catholiques.<\/span><\/p>\n\n\n\n<p>Douze ans s\u2019\u00e9taient \u00e9coul\u00e9s depuis ce temps, et le petit Symek d\u2019avant avait bien chang\u00e9. Apr\u00e8s avoir \u00ab\u2009d\u00e9pouill\u00e9&nbsp;le vieil Homme\u2009\u00bb, subi les rudes \u00e9preuves des j\u00e9suites et endur\u00e9 le non moins rude enseignement de la <em>Propagande<\/em>, il avait \u00e9t\u00e9 re\u00e7u dans l\u2019Ordre du Christ en prenant pour nom d\u2019habit <em>Gaudenty<\/em>.<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"9\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-9\">9<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-9\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"9\">Du nom de Saint Gaudenty, premier \u00e9v\u00eaque de Pologne (<em>gaudentius<\/em>&nbsp; \u2013 \u00ab\u2009joyeux\u2009\u00bb en latin). Clin d\u2019\u0153il \u00e9galement au \u00ab\u2009<em>Gaude Mater Polonia<\/em>\u2009\u00bb (<em>R\u00e9jouis toi, M\u00e8re Pologne<\/em>) l\u2019hymne m\u00e9di\u00e9val polonais.<\/span> Quelques ann\u00e9es passeraient encore, au cours desquelles le P\u00e8re Gaudenty exercerait le m\u00e9tier de confesseur, avant qu\u2019on ne reconnaisse en haut lieu toute son aptitude au service, pour la plus grande gloire de l\u2019\u00c9glise catholique.<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"10\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-10\">10<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-10\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"10\">La devise des J\u00e9suites \u00e9tant \u00ab\u2009Soli Deo Gloria\u2009\u00bb\u2026 Ivan Franko ironise sur les buts r\u00e9els de l\u2019Ordre, \u00e0 l\u2019\u00e9poque tr\u00e8s mal vu des gouvernements europ\u00e9ens et du reste expuls\u00e9 d\u2019\u00e0 peu pr\u00e8s partout.<\/span>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center traducteur\">IV<\/p>\n\n\n\n<p>Entre Rome et Saint-P\u00e9tersbourg, des n\u00e9gociations avaient cours depuis des ann\u00e9es au sujet de la russification et de l\u2019orthodoxisation forc\u00e9es qui faisaient grand bruit depuis 1864, dans ce qu\u2019on appelait alors les territoires de l\u2019Ouest, et plus particuli\u00e8rement dans l\u2019affaire des uniates de Podlaquie.<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"11\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-11\">11<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-11\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"11\">Apr\u00e8s le soul\u00e8vement polonais de 1863-1864, le tsar Alexandre&nbsp;II d\u00e9cida de convertir le reste des gr\u00e9co-catholiques ruth\u00e8nes, notamment en Podlaquie (r\u00e9gion de Brest-Litovsk, dioc\u00e8se de Chelm, o\u00f9 se d\u00e9roule l\u2019action).<\/span> Il va sans dire que contre cette \u00ab\u2009russification\u2009\u00bb, contre ces vexations inflig\u00e9es aux fid\u00e8les, qu\u2019ils fussent ukraino-ruth\u00e8nes ou polonais, Rome ne trouvait rien \u00e0 dire et se contentait de d\u00e9fendre les int\u00e9r\u00eats du catholicisme, autrement dit les siens\u2009; d\u2019ailleurs au nom de ces m\u00eames int\u00e9r\u00eats, si Rome n\u2019avait craint de perdre le respect des Polonais, on les aurait mis en demeure de renier leurs origines et de se faire \u00ab\u2009Russes de souche\u2009\u00bb pourvu de rester catholiques. La Russie, pendant ce temps, maintenait les n\u00e9gociations au point mort, tout en laissant carte blanche \u00e0 son Administration pour mener une intense campagne de d\u00e9nationalisation et d\u2019orthodoxisation. Les faits de violence caract\u00e9ris\u00e9e et de m\u00e9pris brutal envers les traditions et croyances du peuple per\u00e7aient parfois dans la presse et parvenaient \u00e0 Rome sous la forme de milliers de lettres priv\u00e9es aussi bien que de rapports confidentiels \u00e9manant du clerg\u00e9 polonais. Une d\u00e9putation de paysans podlaquiens finit par \u00eatre re\u00e7ue en audience \u00e0 Rome, avec Jan Frankowski \u00e0 sa t\u00eate.<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"12\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-12\">12<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-12\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"12\">En juillet (?) 1884, la d\u00e9l\u00e9gation informelle de Jan Frankowski fut re\u00e7ue par L\u00e9on&nbsp;XIII.<\/span> Elle pria le pape d\u2019interc\u00e9der en faveur des uniates avant qu\u2019ils ne roulent dans l\u2019ab\u00eeme du \u00ab\u2009schisme\u2009\u00bb. Frankowski, porte-parole de la d\u00e9putation, avait relat\u00e9 des faits exceptionnellement graves, lorsqu\u2019\u00e0 la demande du Saint-P\u00e8re, le Secr\u00e9taire du consistoire pontifical<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"13\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-13\">13<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-13\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"13\">R\u00e9union officielle en pr\u00e9sence du pape et des cardinaux, durant laquelle il est nomm\u00e9 de nouveaux cardinaux et d\u00e9cid\u00e9 des grandes lignes de la politique pontificale.<\/span> l\u2019invita \u00e0 d\u00e9crire l\u2019\u00e9tat des relations interconfessionnelles en Podlaquie&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u2009Mes parents poss\u00e9daient un modeste domaine en Podlaquie. Mon p\u00e8re \u00e9tait un bienfaiteur pour ses gens, qui l\u2019aimaient comme si c\u2019\u00e9tait le leur. Quant \u00e0 nous autres, petits-ma\u00eetres (j\u2019avais encore mon fr\u00e8re cadet), nous avions l\u2019habitude de fr\u00e9quenter les enfants des moujiks depuis notre plus tendre enfance, nous les consid\u00e9rions comme notre propre famille, comme des fr\u00e8res\u2009; ils nous laissaient entrer dans leurs petits secrets et int\u00e9r\u00eats de tous les jours\u2009; en un mot, avec eux nous ne voulions et n\u2019\u00e9tions petits-ma\u00eetres que le moins possible.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis vint l\u2019ann\u00e9e&nbsp;1863. J\u2019avais rejoint au plus vite les rangs des insurg\u00e9s\u2009; mon fr\u00e8re, bien qu\u2019inapte au service \u00e0 cause de son infirmit\u00e9, avait lev\u00e9 parmi les gens du village une grande compagnie qui allait tenir longtemps dans les for\u00eats de Pol\u00e9sie.<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"14\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-14\">14<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-14\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"14\">Pol\u00e9sie (Polissya) grande r\u00e9gion bois\u00e9e d\u2019Ukraine et de B\u00e9larus.<\/span> Apr\u00e8s l\u2019\u00e9chec du soul\u00e8vement, je fus captur\u00e9 et envoy\u00e9 pour huit ans de Sib\u00e9rie dans un bataillon disciplinaire, mon fr\u00e8re prit le chemin de l\u2019exil en Galicie, notre domaine fut confisqu\u00e9. Une fois revenu de Sib\u00e9rie et m\u2019\u00e9tant d\u00e9got\u00e9 une modeste pension \u00e0 Varsovie, j\u2019ai voulu revoir notre village natal, apr\u00e8s toutes ces ann\u00e9es d\u2019absence. Quels changements m\u2019attendaient\u2009! Sans parler de la ruine qu\u2019\u00e9tait devenu notre domaine. Le cur\u00e9 gr\u00e9co-catholique avait \u00e9t\u00e9 chass\u00e9 depuis longtemps et remplac\u00e9 par une esp\u00e8ce de pope moscovite originaire de Toula, dont l\u2019idiome incompris ajoutait \u00e0 la haine d\u00e9j\u00e0 farouche qu\u2019\u00e9prouvaient \u00e0 l\u2019\u00e9gard de ce v\u00e9nal personnage les gens du village.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Alors<\/em>, <em>comment va la vie\u2009?<\/em> \u2014 leur demandais-je \u00e0 leur fa\u00e7on, en ukrainien.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>\u00c7a est dur la vie, Monseigneur,<\/em> me r\u00e9pondaient-ils dans un mauvais polonais. Et de m\u2019expliquer que rien n\u2019allait plus depuis qu\u2019on avait chass\u00e9 leur cur\u00e9, et qu\u2019ils \u00e9taient mal, \u00e0 cause de leur mauvaise conscience qui les rongeait depuis qu\u2019ils fr\u00e9quentaient l\u2019\u00e9glise orthodoxe, mais qu\u2019il le fallait bien, ou bien ils auraient affaire au <em>prystav <\/em>du canton<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"15\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-15\">15<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-15\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"15\">Sorte de pr\u00e9v\u00f4t de campagne, chef de police. <em>Stanovo\u00ef<\/em> <em>Pristav<\/em> en russe.<\/span> et la mar\u00e9chauss\u00e9e. Pendant un temps, ils allaient voir un pr\u00eatre latin dans un bourg voisin, quitte \u00e0 parcourir dix lieues avec leurs nouveau-n\u00e9s pour les faire baptiser, et eux-m\u00eames pour se confesser et recevoir la communion, mais depuis que ce pr\u00eatre a \u00e9t\u00e9 chass\u00e9 lui aussi, ils n\u2019ont plus personne, les enfants vivent hors bapt\u00eame et les jeunes hors mariage, \u2014 \u201c<em>parce qu\u2019un pope, \u00e7a a beau faire, \u00e7a n\u2019a point de pouvoir\u2009!<\/em>\u201d Les gens, les larmes aux yeux, me confiaient leur mal-\u00eatre et s\u2019effor\u00e7aient de parler polonais avec moi aussi bien qu\u2019entre eux.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Mais, <\/em>leur demandai-je au bout d\u2019un moment, <em>pourquoi<\/em> <em>ce changement de langue<\/em> <em>tout \u00e0 coup<\/em>\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Maintenant qu\u2019on est de religion polonaise, on parle polonais<\/em>, me r\u00e9pondit un villageois. <em>On n\u2019en veut pas<\/em> <em>de leur<\/em> <em>religion russe, ni de leur langue russe, <\/em>me r\u00e9pondit un autre en s\u2019emportant.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ces conditions, que pouvais-je faire\u2009? Il va de soi que les faire renoncer aurait \u00e9t\u00e9 \u00e0 la fois abject et contraire \u00e0 mes convictions. Ne restait \u00e0 mes eux qu\u2019une seule option&nbsp;: trouver le moyen de satisfaire au moins partiellement leurs besoins, et les soutenir dans leur lutte difficile. Pass\u00e9 un bref instant, je leur proposai de s\u2019adresser \u00e0 moi, pour quelque affaire que ce soit, \u00e0 Varsovie. Ils me firent leurs grands yeux, mais lorsqu\u2019ils eurent compris qu\u2019un cur\u00e9 dispos\u00e9 \u00e0 les servir liturgiquement et rattraper leur grand retard en mati\u00e8re de culte&nbsp;serait plus facile \u00e0 trouver l\u00e0-bas, ils accept\u00e8rent mon id\u00e9e de bon c\u0153ur. Certes, la route \u00e9tait longue, mais puisqu\u2019ils avaient d\u00e9j\u00e0 l\u2019habitude de la prendre pour aller \u00e0 la foire, ils pouvaient bien doubler leur trajet pour ce genre de besoin.<\/p>\n\n\n\n<p>De retour \u00e0 Varsovie, je m\u2019empressai de chercher des repr\u00e9sentants du clerg\u00e9 romain, mais \u00e0 mon grand d\u00e9sarroi, \u00e0 chaque fois trouvai porte close. Chacun savait ce qu\u2019on risquait \u00e0 exercer cette activit\u00e9 ill\u00e9gale, sa place \u00e0 tout le moins, et m\u00eame la Sib\u00e9rie. Je trouvai in extremis un pr\u00eatre latin qui, priv\u00e9 de minist\u00e8re apr\u00e8s des ann\u00e9es de Sib\u00e9rie, gagnait son pain \u00e0 la force de ses bras. Il prit l\u2019engagement d\u2019apporter les nourritures c\u00e9lestes aux Podlaquiens affam\u00e9s. Nous nous associ\u00e2mes, lui et moi, pour ouvrir une petite boutique d\u2019articles agricoles&nbsp;: knouts, fers \u00e0 cheval, harnais, chapkas, etc. Dans l\u2019arri\u00e8re-boutique, nous avions am\u00e9nag\u00e9 une petite pi\u00e8ce pour les mariages, bapt\u00eames, communions, un coin pour les livres de messe, les registres paroissiaux, etc. Pour des raisons de s\u00e9curit\u00e9, et par imp\u00e9rieuse n\u00e9cessit\u00e9 surtout, nous nous pla\u00e7\u00e2mes sous l\u2019autorit\u00e9 \u00e9piscopale non pas de Varsovie, mais de Cracovie, laquelle nous accorda le droit d\u2019administrer saints sacrements et autres b\u00e9n\u00e9dictions pastorales.<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"16\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-16\">16<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-16\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"16\">Cracovie \u00e9tait annex\u00e9e \u00e0 l\u2019Autriche, \u00c9tat catholique, alors que Varsovie \u00e9tait aux mains des tsars orthodoxes. \u00c0 ce propos, l\u2019archev\u00eaque de Varsovie, Msg Feli\u0144ski, par ailleurs conseiller d\u2019\u00c9tat, avait eu mauvaise presse parmi les patriotes polonais, lorsqu\u2019il fut nomm\u00e9 en 1862.<\/span><\/p>\n\n\n\n<p>Les choses allaient durer ainsi quelques ann\u00e9es. On venait de loin pour visiter notre petite boutique, des milliers de gens en ressortaient ragaillardis, illumin\u00e9s, inspir\u00e9s. Or, la police finit par remonter notre piste, notre petite boutique fut perquisitionn\u00e9e, la petite pi\u00e8ce secr\u00e8te d\u00e9nich\u00e9e, les livres et autres objets de culte confisqu\u00e9s, et nous-m\u00eames jet\u00e9s en prison. Longtemps encore on nous laisserait croupir dans la forteresse de Cracovie, bien que nous n&rsquo;ayons eu aucune intention de nier, sachant le faisceau de preuves rassembl\u00e9es contre nous. Toute notre d\u00e9fense reposait sur le fait qu\u2019administrer les saints sacrements et pratiquer la Liturgie dans le rite latin ne constituait au regard des lois en vigueur dans l\u2019\u00c9tat russe absolument rien qui f\u00fbt r\u00e9pr\u00e9hensible, d\u2019ailleurs les personnes auxquelles nous avions affaire \u00e9taient toutes consentantes, sans incitation de notre part, nous ne faisions rien d\u2019ill\u00e9gal ou digne de sanctions. Il va de soi que notre \u201cargumentaire\u201d avait de quoi irriter les fonctionnaires du tsar qui, pour \u00e9viter d\u2019admettre notre enti\u00e8re probit\u00e9 dans ce dossier, s\u2019\u00e9ternis\u00e8rent en proc\u00e9dures, convoquant par la suite des centaines et des centaines de paysans dont les noms figuraient dans nos registres, avant de les cuisiner sous toutes les formes possibles de terrorisme administratif et autres lourdeurs bureaucratiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Mon camarade, qui \u00e9tait de faible constitution et d\u00e9j\u00e0 au bout du rouleau apr\u00e8s son exil sib\u00e9rien, perdit la sant\u00e9 rapidement et fut emmen\u00e9 \u00e0 l\u2019h\u00f4pital p\u00e9nitentiaire, o\u00f9 quelques jours plus tard, il allait d\u00e9c\u00e9der. Ignorant tout encore de sa disparition, j\u2019entrepris d\u2019\u00e9crire un m\u00e9moire complet au sujet des Podlaquiens et de nos activit\u00e9s parmi eux,&nbsp;document que je remettais bient\u00f4t entre les mains des autorit\u00e9s p\u00e9nitentiaires, \u00e0 l\u2019intention du tsar. Quelques jours pass\u00e8rent. Le gouverneur me fit amener dans son bureau et, pensant m\u2019intimider, il me fit comprendre que j\u2019aggraverais mon cas si jamais cette lettre, au vu de ses ton et contenu parvenait \u00e0 destination. En paix avec ma conscience, j\u2019avisai le gouverneur que j\u2019en assumerai les cons\u00e9quences quoi qu\u2019il adv\u00eent, mais qu\u2019il \u00e9tait hors de question d\u2019\u00f4ter le moindre mot \u00e0 ce que je consid\u00e9rais comme la v\u00e9rit\u00e9-m\u00eame. La lettre malgr\u00e9 tout fut envoy\u00e9e. Quel effet aura-t-elle eu sur le tsar, je l\u2019ignore, \u2014 toujours est-il qu\u2019au bout de deux mois Saint-P\u00e9tersbourg ordonnait&nbsp;l\u2019arr\u00eat des poursuites dans l\u2019affaire des uniates, et la lib\u00e9ration imm\u00e9diate des deux pr\u00e9venus concern\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Le plus remarquable, sans doute, est que cet ordre avait \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9 sans le&nbsp;\u201c<em>apr\u00e8s leur avoir d\u00fbment signifi\u00e9 que tels agissements ne seraient plus tol\u00e9r\u00e9s<\/em>\u201d, formule d\u2019usage en pareil cas. En clair, on nous autorisait tacitement \u00e0 poursuivre ce qu\u2019on nous avait si longuement reproch\u00e9. Mais le plus dur en sortant de forteresse avait \u00e9t\u00e9 d\u2019apprendre la mort de mon camarade. Je me retrouvai seul dans notre petite boutique d\u2019avant, m\u00eame les livres et les accessoires m\u2019avaient \u00e9t\u00e9 restitu\u00e9s, et tr\u00e8s vite, d\u00e8s que la nouvelle de ma lib\u00e9ration fut \u00e9bruit\u00e9e, tous ces braves paysans podlaquiens qui n\u2019avaient rien perdu de leur esprit de r\u00e9sistance recommenc\u00e8rent \u00e0 affluer. Voulant satisfaire autant que faire se peut leurs d\u00e9sirs, je leur d\u00e9livrais <em>ad interim<\/em> les saints sacrements, mais \u00e0 la condition qu\u2019ils les fissent confirmer d\u00e8s que possible aupr\u00e8s d\u2019un pr\u00eatre. Et en effet\u2009! un grand nombre d\u2019entre eux se rendraient \u00e0 Cracovie pour cette seule raison, quitte \u00e0 risquer leur vie en passant la fronti\u00e8re en douce. Mais \u00e7a ne pouvait pas durer&nbsp;: toutes ces difficult\u00e9s, ajout\u00e9es aux frais de voyage, surtout pour les plus d\u00e9munis, devinrent insurmontables. Et voil\u00e0 qu\u2019en retournant en Podlaquie avec les beaux jours, je me retrouvai en pleine for\u00eat, entour\u00e9 par un demi-millier de paysans assembl\u00e9s en secret pour tenir conseil et rapporter dans leurs communaut\u00e9s respectives ce qu\u2019il serait d\u00e9cid\u00e9. C\u2019est alors que je leur fis part de mon id\u00e9e&nbsp;: envoyer une d\u00e9l\u00e9gation \u00e0 Rome et prier le Saint-P\u00e8re qu\u2019un pr\u00eatre catholique sp\u00e9cialement affect\u00e9 aux uniates pers\u00e9cut\u00e9s de Podlaquie leur d\u00e9livre les saints sacrements, afin de maintenir bien ferme et constante leur foi catholique.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019assembl\u00e9e re\u00e7ut mon id\u00e9e avec joie, les membres de la d\u00e9l\u00e9gation furent d\u00e9sign\u00e9s s\u00e9ance tenante, et \u00e0 peine quelques jours plus tard une somme rondelette fut rassembl\u00e9e pour les frais du voyage. Tous les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s pass\u00e8rent la fronti\u00e8re clandestinement, quant \u00e0 moi qui voyageais avec un passeport, je les retrouvai \u00e0 Cracovie d\u00e9j\u00e0 au complet, apr\u00e8s quoi nous visit\u00e2mes la n\u00e9cropole royale du Wawel, et avec la b\u00e9n\u00e9diction de l\u2019\u00e9v\u00eaque local, nous part\u00eemes pour Rome.\u2009\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Cette triste histoire, racont\u00e9e en toute simplicit\u00e9, sans artifices ni pathos, fit grande impression \u00e0 Rome. Devant le consistoire pontifical r\u00e9uni pour l\u2019occasion, de rudes d\u00e9bats \u00e9clat\u00e8rent entre les partisans du loyalisme pratiqu\u00e9 jusqu\u2019ici vis-\u00e0-vis du pouvoir russe, et ceux d\u2019une action subreptice, men\u00e9e secr\u00e8tement. Cette derni\u00e8re option, tout particuli\u00e8rement d\u00e9fendue par le r\u00e9v\u00e9rend Beckx, g\u00e9n\u00e9ral des J\u00e9suites, et le p\u00e8re Semenenko<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"17\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-17\">17<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-17\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"17\">Congr\u00e9gation de la R\u00e9surrection, fond\u00e9e en 1873 par le p\u00e8re Piotr Semenenko, originaire de Podlaquie et favorable \u00e0 l\u2019uniatisme ukrainien (son proc\u00e8s en b\u00e9atification est en cours).<\/span>, abb\u00e9 des fr\u00e8res R\u00e9surrectionnistes, finit par emporter les suffrages. \u00c0 eux deux ils \u00e9taient parvenus \u00e0 arracher au consistoire&nbsp;la r\u00e9solution suivante&nbsp;: mandater un l\u00e9gat secret \u00e0 Varsovie, lequel, pourrait constater de lui-m\u00eame, une fois sur place, les bonnes dispositions des uniates de Podlaquie, auquel cas, il administrerait en association avec Frankovski, les saints sacrements et soulagerait les autres besoins spirituels des Podlaquiens, tant que les n\u00e9gociations entre la Curie romaine et Saint-P\u00e9tersbourg dans ce dossier ne trouvent l\u2019issue souhait\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center traducteur\">V<\/p>\n\n\n\n<p>Le p\u00e8re Gaudenty, se voyant confier pareille mission, quitta Rome pour Varsovie. Chemin faisant, ses yeux ne voyaient plus, ses oreilles n\u2019entendaient plus, seule occupait son esprit l\u2019importance de sa mission. Les int\u00e9r\u00eats catholiques de toute une province reposaient sur ses \u00e9paules. Et non des moindres. Une province o\u00f9 le peuple pr\u00e9f\u00e9rait encore exposer sa poitrine \u00e0 la mitraille, plut\u00f4t que d\u2019abjurer des dogmes auxquels ils ne comprenaient rien, et leur tradition par des si\u00e8cles de pratique rendue sainte. C\u2019est bien l\u00e0 qu\u2019elles \u00e9taient, les vraies vignes du Seigneur, dans ce grand domaine d\u2019activit\u00e9 apostolique\u2009! Car porter \u00e0 ces gens la lumi\u00e8re de la seule-salvatrice et authentique foi catholique, les garder dans la sainte pers\u00e9v\u00e9rance, \u00e0 rebours des pers\u00e9cutions de toute sorte, apporter \u00e0 ces adorateurs de l\u2019autel romain \u00ab\u2009<em>captifs et p\u00e9nitents<\/em>\u2009\u00bb, toutes les consolations de la foi et du rite catholique, \u2012 telle \u00e9tait sa grande et salvatrice&nbsp;mission\u2009!<\/p>\n\n\n\n<p>Son c\u0153ur battait plus fort dans sa poitrine<strong>,<\/strong> une juste fiert\u00e9 bombait maintenant son torse, puisque c\u2019est \u00e0 lui et pas un autre qu\u2019on avait choisi de confier un si d\u00e9licat et \u00e0 la fois si noble office\u2009!&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Et<\/em> <em>je saurai m\u2019en acquitter, je me montrerai digne<\/em> <em>de la confiance plac\u00e9e en mon assiduit\u00e9,<\/em> r\u00e9p\u00e9tait-il avec ardeur en pensant, plein de fiert\u00e9, \u00e0 ses sup\u00e9rieurs. Se montrer digne de confiance&nbsp;: rien de plus \u00e9lev\u00e9 ne pouvait exciter son esprit, son imagination d\u2019ailleurs ne tentait m\u00eame pas d\u2019interjeter les \u00e9ventuelles complications auxquelles il serait confront\u00e9 en cours de mission. Il \u00e9tait pr\u00eat au martyre, voil\u00e0 tout. Alors, rempli de ce z\u00e8le et de cette foi en la sacro-sainte importance de ses actes, rempli enfin de cette juv\u00e9nile ardeur, il partait vers une lointaine contr\u00e9e perdue, fermement persuad\u00e9 que ces forces morales, m\u00eal\u00e9es \u00e0 la b\u00e9n\u00e9diction du Saint-P\u00e8re, suffiraient \u00e0 accomplir la t\u00e2che \u00e0 lui confi\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 Cracovie, il s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9 quelques jours, le temps de rassembler les informations n\u00e9cessaires et s\u2019accorder avec l\u2019\u00e9v\u00eaque. Or c\u2019est l\u00e0 qu\u2019il apprit par les gazettes une nouvelle&nbsp;qui n\u2019augurait rien de bon pour la suite&nbsp;: l\u2019affaire de la d\u00e9putation podlaquienne envoy\u00e9e \u00e0 Rome \u00e9tait d\u00e9sormais entre les mains de la police russe, tous les d\u00e9l\u00e9gu\u00e9s dont Frankovski lui-m\u00eame, avaient \u00e9t\u00e9 arr\u00eat\u00e9s d\u00e8s leur retour puis embastill\u00e9s \u00e0 Varsovie. Nouvelle d\u2019autant plus f\u00e2cheuse qu\u2019avec Frankovski tombait le premier et principal soutien du P\u00e8re Gaudenty. Seul Frankovski comptait parmi ses contacts des Podlaquiens suffisamment engag\u00e9s, et aux yeux desquels aucun autre \u00e9tranger ne pouvait jouir d\u2019une telle confiance, f\u00fbt-il couvert par la b\u00e9n\u00e9diction du pape.<\/p>\n\n\n\n<p>Du fait de ces impr\u00e9vus, parfaitement naturels au demeurant, le P\u00e8re Gaudenty avait d\u00fb chambouler ses projets de pieuse vadrouille. Plus question de se rendre \u00e0 Varsovie, o\u00f9 en d\u00e9finitive rien n\u2019\u00e9tait encore pr\u00eat \u2014 le p\u00e8re eut alors l\u2019id\u00e9e de se rendre directement en Podlaquie, chez les villageois qui avaient envoy\u00e9 leurs repr\u00e9sentants \u00e0 Rome. C\u2019est ici, pensait-il, qu\u2019il pourrait en apprendre davantage sur ses futures activit\u00e9s et prendre contact avec les gens, ainsi serait-il pr\u00eat pour Varsovie o\u00f9, gr\u00e2ce aux recommandations de Rome, il trouverait ais\u00e9ment un petit local discret pour d\u00e9marrer son affaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Via Lviv et Radz\u00e9v\u00e9liv, il arriva en Russie.<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"18\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-18\">18<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-18\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"18\">Ville ukrainienne de Volynie (ou Radziwi\u0142\u0142\u00f3w en polonais) \u00e9tait le terminus du chemin de fer c\u00f4t\u00e9 austro-hongrois. On y changeait les boggies \u00e0 cause de l\u2019\u00e9cartement des rails, diff\u00e9rent dans l\u2019empire russe. Joseph Roth d\u00e9crivait cette gare comme le terminus du monde civilis\u00e9. <\/span>Cela lui avait fait tout dr\u00f4le de se retrouver ici, en civil, tel un \u00e9tranger ignorant tout de la langue et des usages locaux, juste apr\u00e8s sa descente de train, quelque part en terre inconnue. Et maintenant, o\u00f9 aller\u2009? Et que faire pour ne pas commettre un faux pas\u2009? Certes, il \u00e9tait pr\u00eat au saint martyre depuis longtemps, martyre qu\u2019il appelait de ses propres v\u0153ux du reste, mais rien ne l\u2019avait pr\u00e9par\u00e9 aux petits soucis du quotidien, aux bas louvoiements entre petits fonctionnaires de police, gendarmes et autres prystavs. Sa couronne de martyr, ce n\u2019est pas avec ce genre de vagues proc\u00e9duriers qu\u2019il allait la gagner.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelques rudiments d\u2019allemand allaient le sortir d\u2019affaire pour cette fois. Il avait pu s\u2019entendre avec des juifs, un vrai coup de chance. Et contre une bonne somme, un roulier juif lui avait promis de l\u2019emmener. Le P\u00e8re, en pronon\u00e7ant le nom d\u2019un village, l\u2019avait par hasard fait tomber dans son oreille.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>O\u00efv\u00e9&nbsp;! C\u2019est que c\u2019est pas \u00e0 c\u00f4t\u00e9, \u00e7a, en plus la digue a c\u00e9d\u00e9 la semaine derni\u00e8re, impossible de passer.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Alors peut-\u00eatre l\u00e0\u2009?<\/em> Le P\u00e8re venait de nommer un autre village.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>L\u00e0 non plus, pas de route, o\u00f9 alors en hiver, sur la glace.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Alors peut-\u00eatre ici\u2009?<\/em> Le P\u00e8re, d\u00e9j\u00e0 en sueur, la mine grave, en avait nomm\u00e9 un troisi\u00e8me.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>L\u00e0<\/em> <em>oui, c\u2019est pas loin, vingt verstes, pas plus.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Vingt verstes\u2009?<\/em> \u2014 r\u00e9p\u00e9ta le P\u00e8re qui entendait ce mot \u00e9trange pour la premi\u00e8re fois de sa vie.<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"19\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-19\">19<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-19\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"19\">Unit\u00e9 de mesure dans l\u2019ancienne Russie, \u00e9quivalent \u00e0 1.06 km.<\/span> <em>Et ce ne sera pas trop cher\u2009?<\/em>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Pas cher, dix karbonavets, pas plus,<\/em> fit le juif en relevant son chapeau un peu gras, par-dessus son front ras.<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"20\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-20\">20<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-20\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"20\">Karbovanets en ukrainien, rouble en russe. La somme demand\u00e9e est bien s\u00fbr exorbitante. <\/span><\/p>\n\n\n\n<p>Le P\u00e8re n\u2019avait aucune id\u00e9e de ce que pouvait repr\u00e9senter une verste, mais puisque demander une somme correspondant \u00e0 un service rendu \u00e9tait pratique courante dans les autres pays, il se disait que dix karbonavets devaient effectivement correspondre au trajet demand\u00e9, que la somme n\u2019\u00e9tait pas excessive et qu\u2019il n\u2019y avait plus qu\u2019\u00e0 acquiescer. Le juif rus\u00e9 en voyant \u00e0 quel genre de client il avait affaire, demanda toute la somme avant m\u00eame de commencer la course, ce \u00e0 quoi le P\u00e8re acquies\u00e7a \u00e9galement, pensant que c\u2019\u00e9tait l\u2019usage sous ces climats.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Il a pas l\u2019air du coin, le monsieur<\/em>, lan\u00e7ait le juif pour bavarder, apr\u00e8s des heures d\u2019attente dans un minable shtetl, tandis qu\u2019ils avan\u00e7aient au pas, dans la boue \u00e9paisse et lourde d\u2019une morne plaine humide.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Non<\/em>, <em>pas du coin<\/em>, r\u00e9pondit le p\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Et il vient de loin\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>De loin.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Et de quel coin, s\u2019il m\u2019est permis\u2009?<\/em> \u2014 questionnait encore le juif, avec ce c\u00f4t\u00e9 proprement sans-g\u00eane propre \u00e0 sa peuplade.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Je ne vous permets pas, <\/em>r\u00e9torqua s\u00e8chement le P\u00e8re, que toute cette s\u00e9mitique ambiance r\u00e9pugnait et martyrisait comme des poux l\u2019infestant.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Comme Monsieur voudra<\/em>, lui r\u00e9pondit obligeamment le juif, qui se tournait d\u00e9j\u00e0 vers ses chevaux, si bien que le p\u00e8re n\u2019eut pas le temps d\u2019apercevoir le faux sourire narquois qu\u2019affichait sa large face h\u00e2l\u00e9e \u00e0 barbe rousse. Mais le silence n\u2019allait durer qu\u2019un moment\u2009; le juif se retourna aussit\u00f4t vers le P\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Et au village, avec qui il veut causer\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Mais<\/em> <em>qu\u2019est-ce \u00e7a peut te faire\u2009?<\/em> \u2014 s\u2019offusqua le P\u00e8re, trouvant la question g\u00eanante.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>\u00c0 moi, rien, je voulais juste savoir o\u00f9 je devais m\u2019arr\u00eater.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Chez le diditch\u2009!<\/em> \u2014 fit le P\u00e8re.<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"21\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-21\">21<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-21\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"21\"><em>Dziedzic<\/em> en polonais, seigneur-h\u00e9ritier, titulaire du domaine et de ses villages.<\/span><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Chez le diditch\u2009? Mais c\u2019est qu\u2019il n\u2019y en a pas de diditch l\u00e0-bas<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Pas de diditch\u2009! <\/em>\u2014 <em>comment \u00e7a pas de diditch\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Eh non, le village est sous s\u00e9questres, sous tutelle administrative, l\u2019ancien diditch est mort en Sib\u00e9rie.<\/em>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Ah\u2026 dans ce cas, emm\u00e8ne-moi chez le staroste.<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"22\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-22\">22<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-22\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"22\"><em>Staroste<\/em>, chef du village, capitaine de domaine, chef des paysans, sorte de \u00ab\u2009maire\u2009\u00bb d\u00e9sign\u00e9.<\/span> J\u2019ai deux-trois choses \u00e0 lui demander<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Monsieur ne fait qu\u2019un aller-retour&nbsp;alors\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Non, je reste ici quelques jours<\/em>, r\u00e9pondit le P\u00e8re, d\u00e9cid\u00e9ment plus aimable apr\u00e8s avoir compris l\u2019imb\u00e9cillit\u00e9 de sa conduite avec le juif, qui de toute fa\u00e7on le tenait toujours \u00e0 sa merci. Mais apr\u00e8s avoir obtenu l\u2019information qu\u2019il voulait, le juif s\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 remis face \u00e0 la route, sans plus l\u2019importuner et laissant ses chevaux aller lentement, en marmonnant un petit air dans sa barbe. Ils arriv\u00e8rent \u00e0 destination le soir venu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center traducteur\">VI<\/p>\n\n\n\n<p>Ce n\u2019est pas tout \u00e0 fait ce qu\u2019avait esp\u00e9r\u00e9 trouver le P\u00e8re, en demandant \u00e0 voir le staroste. Bien que le staroste, tout comme ses concitoyens, f\u00fbt oppos\u00e9 \u00e0 l\u2019orthodoxie, c\u2019\u00e9tait surtout un staroste propri\u00e9taire terrien, plus ais\u00e9 et pragmatique que la moyenne, pour qui sauver les apparences et passer pour bon orthodoxe dans une \u00e9glise orthodoxe, devant un pope orthodoxe pour se confesser orthodoxement et communier orthodoxement, sans jamais passer par un pr\u00eatre latin pour les bapt\u00eames ou les mariages de sa prog\u00e9niture, \u00e9tait pr\u00e9f\u00e9rable \u00e0 ses yeux. Les autorit\u00e9s ne pouvaient que s\u2019en satisfaire et l\u2019avaient donc nomm\u00e9 staroste. Mais un staroste fort m\u00e9fiant avec \u00e7a, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019extr\u00eame, capable de cacher depuis sa tendre enfance le moindre sentiment, le moindre d\u00e9sir, et menant son monde d\u2019une main de fer au nom m\u00eame de ce qu\u2019il appelait sa fonction officielle\u2009; alors, comme il l\u2019avait toujours fait, sans r\u00e9fl\u00e9chir ni poser de questions, il ex\u00e9cutait les ordres de ses sup\u00e9rieurs en exigeant qu\u2019on f\u00eet de m\u00eame sous son toit, \u2014 sans r\u00e9fl\u00e9chir ni poser de questions. En r\u00e9sum\u00e9, le staroste \u00e9tait une sacr\u00e9e t\u00eate de bois, trop dur pour l\u2019apostolat d\u2019un j\u00e9suite.<\/p>\n\n\n\n<p>La maison du staroste ne se distinguait en rien des autres <em>khatas<\/em> de la contr\u00e9e&nbsp;: le m\u00eame toit en chaume sans chemin\u00e9e, les m\u00eames murs-bas sans pl\u00e2tras, avec de minuscules fen\u00eatres presque aveugles, le m\u00eame enclos-large avec son tas de fumier au milieu et son p\u00e2tis rempli de tourbe sans fond. Face aux fourneaux, des vitres aux reflets \u00e9carlates reluisaient telles des braises au milieu de cette grande flaque. Non sans peine, le p\u00e8re avait emprunt\u00e9 un perron de dalles rest\u00e9 sec, avant de parvenir au seuil de la maison starostienne\u2009; il poussa alors la porte du petit porche, et \u00e0 t\u00e2tons, dans l\u2019obscurit\u00e9, sa main s\u2019empara d\u2019une poign\u00e9e. Elle n\u2019avait rien de banal non plus&nbsp;: un simple p\u00eane de bois lisse, auquel&nbsp;\u00e9tait fix\u00e9 un loquet en bois. Or pour ouvrir la porte, il fallait d\u2019abord la pousser d\u2019un coup sec, tourner le loquet de droite \u00e0 gauche simultan\u00e9ment, puis tirer la porte vers soi avant qu\u2019elle ne s\u2019ouvre et commence \u00e0 grincer. Ignorant ces d\u00e9tails, le p\u00e8re avait essay\u00e9 de la secouer, mais accul\u00e9 comme il l\u2019\u00e9tait dans tout ce foin opaque et enfum\u00e9, il butait contre la porte jusqu\u2019au moment o\u00f9 quelqu\u2019un dans la maison, entendant une \u00e2me en peine d\u2019entrer, vint ouvrir. Non sans mal une fois de plus pour le P\u00e8re, la porte \u00e9tant bien basse et ses yeux pleins de fum\u00e9e. Entrevoyant enfin un peu de lumi\u00e8re au fond de la pi\u00e8ce, il s\u2019\u00e9tait ru\u00e9 dessus en se prenant le linteau de plein fouet.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Mais<\/em> <em>par tous les diables\u2009!<\/em> \u2014 s\u2019\u00e9cria le p\u00e8re, en se tenant le front, alors qu\u2019il entrait avec cette pieuse salutation dans la maison, o\u00f9 tout le monde dans une muette attente teint\u00e9e d\u2019angoisse, tournaient son regard vers l\u2019inconnu qui venait d\u2019entrer \u00e0 cette heure tardive en saluant de cette singuli\u00e8re fa\u00e7on. Le p\u00e8re \u00e9tait rest\u00e9 sur le perron un bon moment, expertisant de sa main la bosse \u00e0 son front, tout en essuyant ses yeux encore humides. \u00c0 la fin, voyant toutes ces prunelles qui continuaient de le suivre aussi assid\u00fbment, il \u00f4ta son chapeau et, faisant un pas en arri\u00e8re, pronon\u00e7a ces mots&nbsp;en polonais&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Que soit lou\u00e9 J\u00e9sus-Christ notre Seigneur\u2009!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Pour les si\u00e8cles des si\u00e8cles, amen\u2009!<\/em> \u2014 lui r\u00e9pondit, toujours en polonais, le staroste assis sur un banc, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la table, la t\u00eate appuy\u00e9e sur son coude et ne bougeant pas d\u2019un pouce apr\u00e8s l\u2019irruption de l\u2019inconnu. Sans attendre d\u2019y \u00eatre invit\u00e9, le P\u00e8re prit place sur le banc pr\u00e8s du po\u00eale, en regardant \u00e0 quoi ressemblait leur int\u00e9rieur.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Suis-je bien chez le staroste du village<\/em>\u2009<em>? <\/em>\u2014 demanda-t-il enfin, en s\u2019adressant au ma\u00eetre de maison.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014<em>&nbsp;Ici<\/em> <em>m\u00eame<\/em>, r\u00e9pondit le staroste toujours sans bouger et d\u00e9visageant son dr\u00f4le de visiteur.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ayant re\u00e7u cette r\u00e9ponse, le visiteur se tut et recommen\u00e7a \u00e0 scruter l\u2019int\u00e9rieur, ne sachant \u00e9videmment quoi dire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Et que puis-je pour Monsieur\u2009?<\/em> \u2014 demanda le staroste.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Ce n\u2019est pas moi, brave homme, qui ai besoin de vous<\/em>, dit le P\u00e8re d\u2019un ton mielleux, <em>c\u2019est vous qui avez besoin de moi, et je suis l\u00e0 justement pour \u00e7a<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Moi<\/em>, <em>besoin de vous<\/em>\u2009? \u2014 s\u2019\u00e9tonna le staroste. <em>Je ne vous connais m\u00eame pas, comment pourrais-je avoir besoin de vous\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Certes<\/em>, r\u00e9pliqua le P\u00e8re, <em>je ne parlais pas de vos besoins \u00e0 vous en particulier, mais des int\u00e9r\u00eats de votre commune et de nombreuses autres alentour<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Le staroste, apr\u00e8s l\u2019avoir longuement d\u00e9visag\u00e9 en silence, et n\u2019ayant rien de mieux \u00e0 dire, finit par l\u2019interroger d\u2019un ton officiel et mena\u00e7ant&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Quel est votre nom\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Simon Tsioura<\/em>, r\u00e9pondit le p\u00e8re, se souvenant \u00e0 point de son pr\u00e9nom et nom d\u2019avant, tels qu\u2019inscrits sur son passeport.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Vous avez un passeport\u2009?<\/em> \u2014 poursuivit l\u2019implacable autorit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Sans rien r\u00e9pondre, le p\u00e8re sortit de sa poche un petit livret qu\u2019il tendit au staroste. Ce dernier, le regardant attentivement, pla\u00e7a un des feuillets \u00e0 contre-jour, et apr\u00e8s avoir remu\u00e9 la t\u00eate, sans l\u00e2cher le passeport, poursuivit l\u2019interrogatoire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Et vous venez d\u2019o\u00f9\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>C\u2019est marqu\u00e9 l\u00e0, regardez<\/em>, r\u00e9pondit le P\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Peu importe que ce soit marqu\u00e9, je vous pose la question<\/em>, r\u00e9pondit le staroste. Le pauvre homme ne savait pas lire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>De Kozia Wola.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>C\u2019est<\/em> dans <em>quel gouvernement\u2009<\/em>?<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"23\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-23\">23<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-23\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"23\">Goubernia, province administrative dans l\u2019empire russe.<\/span><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Gouvernement\u2009? Je n\u2019ai pas de gouvernement.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Alors quel est votre m\u00e9tier\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Je n\u2019ai pas de m\u00e9tier.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Alors vous \u00eates quoi&nbsp;au juste\u2009?<\/em> \u2014 demanda le staroste dont la physionomie du visiteur lui revenait de moins en moins.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>C\u2019est marqu\u00e9 sur mon passeport, commissionnaire de commerce.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;Commissaire de commerce\u2009? C\u2019est quoi \u00e7a, comme commissaire\u2009? Je n\u2019ai jamais entendu parler de ce genre de commissaire\u2009!<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Pas commissaire, mais commissionnaire<\/em>, r\u00e9pondit le P\u00e8re avec une patience ang\u00e9lique. <em>Je diffuse des produits \u00e0 travers le monde<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Ah oui, vous diffusez des produits\u2009! Et quel genre&nbsp;de produits\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Du genre chers. Produits de luxe. Le meilleur de chez le meilleur<\/em>, se vantait l\u2019\u00e9trange commissionnaire, et si ardemment qu\u2019il finit par rendre le staroste soup\u00e7onneux.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Mhh\u2026 alors pourquoi courir les villages avec ce genre de produits\u2009? Les gens sont pauvres ici, ils n\u2019ont m\u00eame pas de quoi s\u2019acheter leur pain, alors vos articles de luxe.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Oh ne vous inqui\u00e9tez pas pour \u00e7a\u2009!<\/em> \u2014 s\u2019\u00e9cria le P\u00e8re. <em>Mes produits, bien qu\u2019ils soient les plus chers du monde, sont \u00e0 la port\u00e9e de toutes les bourses, il y en a pour tout le monde, riche ou pauvre. Et pour le pauvre, spoli\u00e9 et pourchass\u00e9 par la mis\u00e8re, encore plus que pour le riche et l\u2019enseigneur\u00e9<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Le staroste restait debout, les yeux \u00e9carquill\u00e9s. L\u2019\u00e9trange conversation lui avait donn\u00e9 le tournis.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Heu\u2026<\/em> reprenait-il au bout d\u2019un moment, <em>je ne vois vraiment pas de quelle marchandise vous voulez parler. Faites donc voir, si ce n\u2019est pas trop vous demander. D\u2019ailleurs je ne vois pas de bo\u00eete avec vous.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Ma marchandise n\u2019est pas de celles qu\u2019on transporte en bo\u00eetes. Et je ne pourrais vous la montrer qu\u2019entre quatre yeux<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>De minute en minute, les soup\u00e7ons du staroste grandissaient. Mais que pouvait-il bien y avoir l\u00e0-dessous\u2009? Et si ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019un de ces brigands, comme il en r\u00f4de tant \u00e0 travers les campagnes\u2009? Sans tergiverser plus longtemps, il finit par s\u2019approcher d\u2019un de ses gars, lui disant \u00e0 l\u2019oreille d\u2019aller chercher l\u2019adjoint et quelques gars du village&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Entre quatre yeux,&nbsp;dites-vous\u2009? Heu\u2026 et si nous repoussions \u00e0 demain\u2009? C\u2019est qu\u2019il fait bien nuit d\u00e9j\u00e0, je ne vais rien y voir dehors, et puis faire sortir tout le monde, je ne voudrais pas.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Mais si<\/em>, <em>voyons<\/em>, <em>vous y verrez\u2009!<\/em> \u2014 dit le P\u00e8re. <em>Donnez-vous seulement la peine de sortir. Aujourd\u2019hui sera &nbsp;mieux que demain.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u2009<em>A\u00ef\u0435, quelle pagaille,<\/em> se disait le staroste. <em>Il compte m\u2019\u00e9gorger l\u00e0 dehors, ou bien va savoir, c\u2019est peut-\u00eatre un coup fourr\u00e9<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Il jeta un coup d\u2019\u0153il \u00e0 travers la fen\u00eatre \u2014 non, tout paraissait calme et tranquille, les chiens somnolaient sur le perron, il n\u2019y avait pas de quoi s\u2019inqui\u00e9ter. Il regarda ensuite le P\u00e8re&nbsp;: de taille modeste, ch\u00e9tif, malingre, qui plus est seul face \u00e0 lui, colossal hercule.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Soit, allons-y\u2009!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ils arriv\u00e8rent sur le perron, mais le P\u00e8re prit le staroste \u00e0 part, et apr\u00e8s avoir long\u00e9 la maison, ils s\u2019arr\u00eat\u00e8rent un peu plus loin, derri\u00e8re un coin \u00e0 peu pr\u00e8s sec, o\u00f9 sans l\u00e2cher sa main, le P\u00e8re se mit \u00e0 parler au staroste \u00e0 voix basse et en toute h\u00e2te, de peur d\u2019\u00eatre vu&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Je n\u2019ai pas voulu vous en parler tout \u00e0 l\u2019heure, \u00e0 cause de votre famille et des soucis que j\u2019aurais pu causer, mais \u00e0 pr\u00e9sent je peux vous le dire. Je suis pr\u00eatre catholique, on m\u2019envoie chez vous directement de Rome. J\u2019ai vu les gens de votre r\u00e9gion qui avaient \u00e9t\u00e9 re\u00e7us par le Saint-P\u00e8re, j\u2019ai vu \u00e9galement Frankovski et il m\u2019a conseill\u00e9 de venir vous voir.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Sa m\u00e8re devait le bercer contre le mur celui-l\u00e0<\/em> \u2014 lan\u00e7a le staroste d\u2019un air d\u00e9pit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Mais pourquoi&nbsp;\u00e7a\u2009? Pourquoi&nbsp;\u00e7a\u2009? <\/em>\u2014 s\u2019empressa de lui demander le P\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Mais parce qu\u2019on va avoir des ennuis, vous et moi.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Quels ennuis\u2009? D\u2019ailleurs, personne \u00e0 part vous n\u2019est encore au courant de mon arriv\u00e9e, et vous n\u2019avez pas l\u2019air du genre \u00e0\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u2014&nbsp;\u00c0 vous d\u00e9noncer\u2009? \u00c7a non, aucune crainte\u2009! Je sais d\u00e9j\u00e0 comment \u00e7a finirait. On serait coffr\u00e9s tous les deux. <\/em><em><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Alors de quoi avez-vous peur\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u2014&nbsp;De quoi j\u2019ai peur\u2009? C\u2019est bien que vous soyez arriv\u00e9 incognito, mais apr\u00e8s\u2009? Vous ne pouvez m\u00eame pas dormir chez moi ce soir, \u00e0 cause des patrouilles de gendarmes qu\u2019ils ont mises en place, et bien s\u00fbr, ils iront tout de suite chez le staroste\u2026 On va vous remarquer au village, et un juif ou n\u2019importe qui d\u2019autre vous d\u00e9noncera tout de suite. <\/em><em><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Mais j\u2019ai un passeport<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Taratata, il ne vous servira votre passeport. Ici, les contr\u00f4les, c\u2019est pas dr\u00f4le. Le moindre \u00e9tranger qui tra\u00eene de village en village, ils l\u2019arr\u00eatent, l\u2019interrogent, nom, provenance, motif du s\u00e9jour\u2009? Compter bien l\u00e0-dessus.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le P\u00e8re se trouvait un peu mal apr\u00e8s de telles conclusions. \u2014&nbsp;<em>Bon, alors qu\u2019est-ce que je devrais faire d\u2019apr\u00e8s vous\u2009?<\/em> Le staroste se mit \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir, et au bout d\u2019un moment, apr\u00e8s avoir d\u00e9cid\u00e9 quelque chose bien \u00e9videmment, d\u2019un ton sec et cassant, il lui dit&nbsp;: \u2014 <em>Bien<\/em>, <em>rentrons\u2009! Et pas un mot \u00e0 qui que ce soit, vous comprenez\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Sans plainte ni contredit, le p\u00e8re acquies\u00e7a. Perdu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center traducteur\">VII<\/p>\n\n\n\n<p>La <em>starosta<\/em> avait servi le souper&nbsp;: bortch et patates chaudes. Un souper que le P\u00e8re, convi\u00e9 \u00e0 table lui aussi, avait bien du mal \u00e0 avaler. Une sorte d\u2019esprit pesant et oppressant s\u2019\u00e9tait empar\u00e9 de lui, trop \u00e0 l\u2019\u00e9troit dans cette khata envahie de vapeurs et de relents ent\u00eatants, \u00e0 la fois de choux, de peaux de mouton et de sueur humaine. Observant soigneusement ses voisins de table, il arr\u00eatait son regard sur leurs visages&nbsp;: bruts, grossiers, et leurs mains&nbsp;: calleuses, us\u00e9es, tann\u00e9es par le soleil et les vents, comme si la terre qui les nourrissait en \u00e9tait incrust\u00e9e. Certes, il y avait dans leur prunelle comme un \u00e9clat animal, mais rien, observait le p\u00e8re, qui ressembl\u00e2t \u00e0 une lueur, une noble pens\u00e9e, un instinct religieux, un martyre pour la foi. Leur front bas et born\u00e9 n\u2019affichait que paresse d\u2019esprit, cette fameuse r\u00e9calcitrance propre aux primitifs\u2009; d\u2019ailleurs leur calvaire&nbsp;ne venait-il pas de l\u00e0\u2009? Quelque chose lui \u00e9crasait le c\u0153ur comme une paire de tenailles. Et c\u2019est dans ce sombre amas de chair qu\u2019il devait insuffler l\u2019esprit\u202f! C\u2019est avec ces lourdes b\u00fbches qu\u2019il devait allumer cette m\u00eame flamme, pure et sacr\u00e9e qui br\u00fblait en lui\u2009? Quelle t\u00e2che \u00e9norme, surhumaine&nbsp;! Le P\u00e8re \u00e9tait d\u00e9courag\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>La porte du petit porche poussa un grincement. Sur son banc, le&nbsp;P\u00e8re sursauta. \u00c9tait-ce un gendarme\u2009? Non, pas un gendarme, mais l\u2019adjoint au staroste, que ce dernier avait fait appeler alors qu\u2019il ignorait encore l\u2019identit\u00e9 du visiteur. En l\u2019apprenant, le staroste n\u2019avait pu que se f\u00e9liciter d\u2019avoir fait appeler son adjoint. C\u2019est que l\u2019adjoint \u00e9tait un fervent uniate. Son fr\u00e8re \u00e9tait all\u00e9 \u00e0 Rome avec la d\u00e9l\u00e9gation et se trouvait en prison depuis son retour, si bien que l\u2019adjoint avait pris sa suite \u00e0 la t\u00eate de leur petite communaut\u00e9 uniate. L\u2019adjoint, il est vrai, ne s\u2019en \u00e9tait pas ouvert aux autorit\u00e9s, pr\u00e9f\u00e9rant dissimuler son uniatisme lui aussi, mais c\u2019\u00e9tait un homme brave et d\u00e9cid\u00e9, pr\u00eat \u00e0 payer de sa personne le jour o\u00f9 sa foi l\u2019exigerait. Voil\u00e0 pourquoi le staroste avait choisi de confier son visiteur \u00e0 cet homme-l\u00e0, ne sachant trop qu\u2019en faire lui-m\u00eame.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019adjoint entra dans la maison et les salua. On le pria de s\u2019asseoir. Il s\u2019assit, alluma sa pipe et resta silencieux, avec cette indiff\u00e9rence propre \u00e0 nos paysans, en attendant que le staroste lui adresse la parole. Apr\u00e8s un bref coup d\u2019\u0153il sur le visiteur, il \u00e9tait clair qu\u2019il n\u2019avait aucune intention d\u2019en jeter un deuxi\u00e8me.<br><br>Ils avaient fini de souper. Le staroste commen\u00e7a par questionner son adjoint au sujet de broutilles sans int\u00e9r\u00eat, tandis que le P\u00e8re observait attentivement le nouvel arrivant. C\u2019\u00e9tait un homme encore jeune, de bonne taille, aux traits ouverts, avec de fines moustaches taill\u00e9es court et de longs cheveux ch\u00e2tains aux teintes claires. De ses mains et de son maintien \u00e9manait un \u00e9quilibre, une force tranquille. Ses yeux clairs brillaient d\u2019intelligence, de ruse m\u00eame un peu\u2009; il parlait lentement et sans h\u00e2te, comme s\u2019il pesait chaque mot. Puis le staroste emmena l\u2019adjoint dans un coin pour lui chuchoter quelque chose \u00e0 l\u2019oreille. Sur le visage de l\u2019adjoint, on put lire aussit\u00f4t de l\u2019\u00e9tonnement, puis il y eu comme un \u00e9clair de joie, et enfin cette habituelle et pensive indiff\u00e9rence. Une fois le r\u00e9cit du staroste entendu, il prit un instant pour r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 ce qu\u2019il fallait faire, puis il prit sa chapka et, s\u2019adressant au P\u00e8re avec d\u00e9f\u00e9rence, il lui dit :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 <em>Suivez-moi\u2009!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le P\u00e8re dit au revoir au staroste, fit de belles saluades \u00e0 tout le monde puis s\u2019en alla dans la nuit noire en suivant l\u2019adjoint. Ils march\u00e8rent longtemps sans mot dire, traversant avec peine les orni\u00e8res pleines de boue. Seules parfois quelques flaques grises scintillaient par devers eux, tandis que des saules \u00e9chevel\u00e9s bruissaient tristement aux abords des rues. Les chiens aboyaient dans les cours sans oser de plus pr\u00e8s. D\u2019ailleurs, on n\u2019y voyait rien.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Alors comme \u00e7a, vous arrivez de Rome\u2009?<\/em>&nbsp; \u2014 finit par dire l\u2019adjoint de sa voix sourde et presque tremblante d\u2019\u00e9motion. \u2014&nbsp;<em>Oui, <\/em>r\u00e9pondit le P\u00e8re<em>. Le Saint-P\u00e8re entend votre malheur et souhaite vous apporter son r\u00e9confort.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Ah, quel affreux malheur&nbsp;que le n\u00f4tre\u2009!<\/em> \u2014 soupira l\u2019adjoint. <em>Et ceux de chez nous, ils les ont coffr\u00e9s. Mon fr\u00e8re avec. D\u00e9j\u00e0 deux mois. Sans nouvelle de lui depuis tout ce temps. Qu\u2019est-ce qu\u2019il devient, \u00e7a Dieu seul le sait. Le prystav m\u2019a dit qu\u2019on ne le reverrait plus. Sa femme se retrouve toute seule avec leurs enfants qui sont tout petits et pleurent jours et nuits\u2026 Et ils ne sont pas les seuls\u2009! Dans tous les villages, c\u2019est pareil.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Dieu est notre espoir\u2026 Et pour Sa sainte gloire, on se doit de souffrir aussi. Pour nous, Il a bien souffert<\/em>, affirma le P\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Oui, oui, nous savons tout \u00e7a\u2009! Et on ne se plaint pas, m\u00eame si c\u2019est dur. Ah\u2009! mais gr\u00e2ce \u00e0 Dieu, vous avez surmont\u00e9 toutes les peines, brav\u00e9 tous les dangers et vous \u00eates enfin arriv\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 nous\u2009! Pour nous r\u00e9conforter, disiez-vous\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Oui, par la Parole divine<\/em>,dit le P\u00e8re qui ressentait comme une g\u00eane apr\u00e8s tous ce qu\u2019il venait d\u2019entendre. Ce moujik venait de lui parler de souffrances si vives que son c\u0153ur en \u00e9tait devenu lourd, triste et lent, au point de ne plus trouver assez de forces en lui pour venir r\u00e9conforter par la Parole divine tous ces dolents. Il avait l\u2019impression que chaque mot qu\u2019il prononcerait apporterait, non pas la vraie consolation, mais un simple moment d\u2019oubli, lequel, une fois pass\u00e9, les plongerait \u00e0 nouveau dans les affres du malheur.<\/p>\n\n\n\n<p>Se faisant, l\u2019adjoint s\u2019approcha tout pr\u00e8s, pencha sa t\u00eate vers lui et, comme s\u2019il craignait d\u2019\u00eatre entendu pas les saules indiscrets, murmura&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Et sinon, vous nous apportez de bonnes nouvelles\u2009?<\/em> Voyant que le P\u00e8re restait bouche b\u00e9e, peut-\u00eatre \u00e0 cause de son \u00e9tonnement, il ajouta&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014<em>&nbsp;Bon, c\u2019est s\u00fbr que vous ne seriez pas venu jusqu\u2019ici de Rome, s\u2019il n\u2019y avait pas quelque chose de bien dans tout \u00e7a.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>De quelles bonnes nouvelles voulez-vous parler\u2009?<\/em> \u2014 demanda le p\u00e8re \u00e9tonn\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019adjoint murmura encore plus bas&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Quoi, vous ne savez pas\u2009? Celles que nous avait promises ce monsieur, l\u00e0, venu pour la d\u00e9l\u00e9gation.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Et que vous avait-il promis\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Non, mais \u00e7a, vous devriez le savoir\u2009! Il nous avait dit que ceux de chez nous para\u00eetraient devant le saint P\u00e8re,&nbsp;et qu\u2019apr\u00e8s \u00e7a le Saint-P\u00e8re ordonnerait au tsar de nous laisser libres de croire comme notre c\u0153ur le voudrait<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Il vous a dit \u00e7a\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Mais comment&nbsp;! Sinon \u00e0 quoi bon d\u00e9penser autant pour cette d\u00e9l\u00e9gation\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Oh, mis\u00e9rables\u2009! Mais il n\u2019a pas pu vous dire une chose pareille, pas plus que le Saint-P\u00e8re ne saurait faire ce que ce monsieur vous a dit qu\u2019il ferait. Le Saint-P\u00e8re n\u2019est plus qu\u2019un captif que l\u2019on pers\u00e9cute tout comme vous. Le Saint-P\u00e8re priera pour vous, s\u2019enquerra de vous, mais ordonner quoi que soit, point ne peut<\/em>.<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"24\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-24\">24<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-24\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"24\">Apr\u00e8s l\u2019annexion des \u00c9tats pontificaux par le Royaume d\u2019Italie en 1870, la papaut\u00e9 ne retrouvera sa souverainet\u00e9 qu\u2019en 1929, avec les accords de Latran.&nbsp;<\/span><\/p>\n\n\n\n<p>Le P\u00e8re ne devait sans doute pas savoir lui-m\u00eame quels funestes et terribles effets ses mots venaient de causer sur l\u2019adjoint. Sa grande stature s\u2019\u00e9tait affaiss\u00e9e, comme bris\u00e9e net. Or c\u2019est le socle m\u00eame de sa foi qu\u2019on venait de briser. Car cette foi en l\u2019invincibilit\u00e9 et les pouvoirs illimit\u00e9s du Saint-P\u00e8re, c\u2019\u00e9tait le c\u0153ur m\u00eame de sa religion\u2009! Le pauvre P\u00e8re ne se doutait m\u00eame pas qu\u2019au lieu d\u2019\u00e9veiller en cet homme de la compassion pour le Saint-P\u00e8re, triste et humili\u00e9, il venait de d\u00e9chausser la pierre d\u2019angle tenant tout l\u2019\u00e9difice de sa foi.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019adjoint se taisait depuis un moment. Le P\u00e8re en avait assez de cette marche dans l\u2019obscurit\u00e9, sur un chemin caboss\u00e9 avec de la boue jusqu\u2019aux genoux. Ses cuisses le br\u00fblaient, comme tapiss\u00e9es de braises \u00e0 cause du manque d\u2019exercice, et cette route qui n\u2019en finissait pas. \u00c0 vrai dire, le p\u00e8re ne savait s\u2019ils traversaient un village ou un bois, pas une seule lueur ne per\u00e7ait \u00e0 travers les fen\u00eatres. Puis l\u2019adjoint s\u2019arr\u00eata.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Voil\u00e0, mon P\u00e8re,<\/em> lui dit-il. <em>Je ne vous am\u00e8ne pas chez moi, on manque de place, de confort, les enfants sont encore petits. Voici la maison de mon fr\u00e8re, elle est inoccup\u00e9e maintenant, vous y serez en s\u00e9curit\u00e9, et pour le manger, tout le n\u00e9cessaire, je m\u2019en occupe. Demain soir, on se r\u00e9unira tous pour vous \u00e9couter, vous ferez dire les pri\u00e8res. Cela fait un an qu\u2019il n\u2019y a plus eu de bapt\u00eames ni de mariages tels que Dieu le veut. Peu d\u2019entre nous sont all\u00e9s \u00e0 Cracovie. Je ne vous demanderais qu\u2019une seule chose&nbsp;: ne leur dites pas ce que vous m\u2019avez dit, \u2012 vous savez, au sujet du Saint-P\u00e8re.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Ne pas leur dire\u2009? Et pourquoi \u00e7a\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Parce que \u00e7a d\u00e9couragerait tout le monde. Et puis sur quoi tiendrait-on, mis\u00e9rables comme nous sommes, si notre dernier espoir en le Saint-P\u00e8re nous l\u00e2chait\u2009? Ce que vous m\u2019avez dit est peut-\u00eatre vrai, mais je n\u2019y crois pas, parce que je ne veux pas y croire. Et n\u2019en parlez \u00e0 personne, \u00e7a casserait tout. Dites tout ce que vous voudrez, mais surtout, soutenez-nous, ne nous d\u00e9couragez pas\u2009!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le P\u00e8re d\u00e9contenanc\u00e9 n\u2019en revenait pas. Alors c\u2019est donc \u00e7a\u2009! C\u2019est sur ces bases que reposait l\u2019Union ici\u2009! C\u2019est pour ce genre de v\u00e9rit\u00e9 qu\u2019on mourait, qu\u2019on se ruinait, qu\u2019on se faisait jeter en prison et envoyer en exil\u2009! Dans sa t\u00eate tout \u00e9tait devenu confus\u2009; il avait l\u2019impression d\u2019\u00eatre tomb\u00e9 dans un gouffre abrupt dont il cherchait en vain \u00e0 sortir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center traducteur\">VIII<\/p>\n\n\n\n<p>Infiniment longue et p\u00e9nible avait \u00e9t\u00e9 la nuit pour le p\u00e8re Gaudenty\u2009! Enferm\u00e9 et bien seul dans cette khata abandonn\u00e9e qui sentait le moisi et les larmes pas tout \u00e0 fait s\u00e8ches, il n\u2019avait pu trouver un seul instant de sommeil. Bien que les impressions du jour et leurs images intenses \u00e9pargnaient ses nerfs, elles plongeaient tout son \u00eatre dans une sorte de froideur, comme on en ressent dans la bruine automnale. Des pens\u00e9es sans joie s\u2019\u00e9taient bouscul\u00e9es dans sa t\u00eate, retenant ses paupi\u00e8res&nbsp;sur le point de tomber\u2009; or de pires tracas sans doute les tenaient ouvertes&nbsp;: l\u2019air vici\u00e9 de cette maison d\u00e9sol\u00e9e, un rude grabat de chaume et un traversin de paille pour toute literie, et surtout les punaises, qui accouraient affam\u00e9es, de tous les coins obscurs vers son corps, pour s\u2019en abreuver. Telle une anguille sur la po\u00eale, il n\u2019avait pas arr\u00eat\u00e9 de se tortiller sur son dur sommier\u2009; en premier ressort, il avait tent\u00e9 de se persuader que tout cela ne devait \u00eatre qu\u2019une \u00e9preuve envoy\u00e9e par Dieu, que tout cela ne devait \u00eatre que les souffrances indissociables des grandes causes, de l\u2019apostolat. Durant un bref instant, il s\u2019\u00e9tait m\u00eame imagin\u00e9 en asc\u00e8te de l\u2019ancien temps, pla\u00e7ant des larves sur ses plaies purulentes, avec ces mots&nbsp;: \u00ab\u2009<em>Mangez ce que Dieu vous donne<\/em>\u2009\u00bb.<br><br><\/p>\n\n\n\n<p>Mais ses nerfs, inaccoutum\u00e9s \u00e0 ce genre de martyr, ne pouvaient se contenter d\u2019une telle philosophie&nbsp;; \u00e0 plusieurs reprises, il avait saut\u00e9 du lit, fait les cent pas et \u00e0 chaque fois, dans l\u2019obscurit\u00e9, le P\u00e8re s\u2019\u00e9tait cogn\u00e9, de la t\u00eate ou du pied, contre un obstacle quelconque. Il aurait bien allum\u00e9 la lumi\u00e8re, si seulement il y en avait une dans cette maudite bicoque. Il avait m\u00eame pens\u00e9, un moment, passer la nuit debout pour se coucher au petit matin, mais la fatigue prenant le dessus, et pis encore, le froid lui donnant d\u2019horribles crises de tremblote, il avait d\u00fb renoncer. Claquant des dents, abattu, tout racorni, le p\u00e8re s\u2019en \u00e9tait retourn\u00e9 bon gr\u00e9 mal gr\u00e9 sur sa couche, avec le sentiment de s\u2019allonger sur un lit de torture. Les premi\u00e8res morsures de punaise lui avaient soutir\u00e9 une bord\u00e9e de jurons&nbsp;qui pass\u00e8rent par sa gorge sans la moindre pi\u00e9t\u00e9 ; il se mit alors \u00e0 tarabiscoter de ses propres mains moult parasites, dont l\u2019odeur r\u00e9pulsive acheva de lui mettre les nerfs \u00e0 vif. Mais la fatigue finit tout de m\u00eame par prendre sa part&nbsp;: malgr\u00e9 tous ces tourments et l\u2019inconfort, le sommeil arriva, bref et agit\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00eame vermine qui l\u2019avait pers\u00e9cut\u00e9 tout au long de la journ\u00e9e se retrouvait maintenant dans son r\u00eave. Et d\u00e9j\u00e0 les prunelles insinuantes et rus\u00e9es du roulier juif dardaient devant lui, souriantes, comme pour dire&nbsp;: \u00ab\u2009Oh-oh, mais on te conna\u00eet toi\u2009!\u2009\u00bb. Il semble faire un signe de croix, puis ses yeux, devenant deux patates, s\u2019enfoncent au fond de sa gorge, en le suffoquant et le br\u00fblant de l\u2019int\u00e9rieur. Il se signe \u00e0 nouveau, implorant le salut divin, et de ces patates se forme une \u00e9norme punaise, \u00e9carlate, tout \u00e9cailleuse, avec un long bec et des pattes crochues, d\u00e9boulant tout droit sur sa poitrine pour lui enfoncer son rostre dans le c\u0153ur et en aspirer tout le sang. Un effroi indescriptible s\u2019empare alors de lui, l\u2019obligeant \u00e0 fuir de toutes ses forces face \u00e0 l\u2019horrible monstre. Il arrive bient\u00f4t face \u00e0 un chemin infiniment long et bourbeux qui semble se perdre au milieu des brumes\u2009; des paquets de boue lui collent encore aux bottes, mais la peur lui donnant de l\u2019\u00e9peron, il continue d\u2019avancer sans r\u00e9pit. Dans son dos, un terrible hal\u00e8tement se fait entendre, quelque chose d\u2019in\u00e9dit, tenant \u00e0 la fois du ricanement et de l\u2019intimidation, puis il se met \u00e0 courir, \u00e0 courir, jusqu\u2019\u00e0 en perdre haleine au milieu de ce bourbier, dont il a toutes les peines \u00e0 se d\u00e9p\u00eatrer. Or ses forces menacent de l\u00e2cher \u00e0 tout moment, ses poumons manque d\u2019air, des crampes horribles le d\u00e9poss\u00e8dent de ses jambes, \u2014 il regarde derri\u00e8re lui, et l\u2019\u00e9pouvantable monstre est toujours l\u00e0, bec dress\u00e9, \u2014 encore un pas, et dans un dernier cri de d\u00e9sespoir, il tr\u00e9buche t\u00eate la premi\u00e8re contre une souche\u2026 pour se r\u00e9veiller, vraiment cette fois, au bas de sa couche. \u00c0 force de remuer durant son sommeil, il \u00e9tait tomb\u00e9 de son bas-flanc en se cognant la t\u00eate contre un banc.<\/p>\n\n\n\n<p>Les premi\u00e8res lueurs \u00e9taient apparues&nbsp;: on y voyait un peu plus clair maintenant dans la maison, dont les fen\u00eatres s\u2019ouvraient au jour, comme on dit. Mais avec le froid l\u2019atteignant davantage que durant la nuit, le P\u00e8re s\u2019\u00e9tait lev\u00e9 pour aller faire quelques pas, histoire d\u2019\u00e9chauffer ses articulations enraidies. Triste or\u00e9e du jour, dans cette pauvre masure, sans feu ni chaleur, doublement triste m\u00eame, pour le P\u00e8re Gaudenty. Non seulement son corps comme broy\u00e9 de partout, lui donnait d\u2019atroces douleurs, et sa t\u00eate qui par manque de sommeil, lui gr\u00e9sillait et bourdonnait en dedans, mais son \u00e2me, malgr\u00e9 sa fervente pri\u00e8re, n\u2019attirait plus cette lumineuse et c\u00e9leste s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 sans laquelle, pensait le P\u00e8re, aucune esp\u00e8ce d\u2019apostolat n\u2019\u00e9tait possible.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Mon Dieu<\/em>, grognait-il du fond de son \u00e2me d\u00e9pit\u00e9e, <em>que vais-je bien pouvoir leur dire<\/em>\u2009? <em>Comment m\u2019adresser \u00e0 ces c\u0153urs endurcis dans l\u2019ombre et la douleur\u2009? Serai-je assez habile pour atteindre cette corde qui vit dans leur \u00e2me et en jouer assez bien pour dire Tes louanges\u2009? Mon Dieu, mon Dieu, donne-moi la force, donne-moi une langue de feu, apprends-moi \u00e0 toucher leurs c\u0153urs\u2009!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Mais la langue de feu tardait \u00e0 venir\u2009; les pens\u00e9es lasses du p\u00e8re n\u2019arrivaient pas \u00e0 s\u2019assembler et se mettre en place\u2009; son attention se laissait distraire par les objets environnants qui peu \u00e0 peu, dans le jour naissant, \u00e9mergeaient des sombret\u00e9s de la nuit, tandis que ses sens de plus en plus \u00e9veill\u00e9s, percevaient leur enti\u00e8re et sordide apparence. Un grand po\u00eale en terre cuite sans chemin\u00e9e qui devait occuper un quart de la surface, de tristes murs noircis de suie et aussi accueillants qu\u2019un caveau, un bas-flanc de bois, une table sans pied taill\u00e9e \u00e0 la hache&nbsp;: c\u2019\u00e9tait l\u00e0, salet\u00e9 et poussi\u00e8re except\u00e9, tout l\u2019inventaire de la sinistre maison. Et c\u2019est ainsi entour\u00e9, que le p\u00e8re devait ranimer son esprit, rendre sa parole ardente et embraser avec elle le c\u0153ur&nbsp;des hommes\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>Un petit matin gris s\u2019installait, sombre et morose. Le P\u00e8re faisait des va-et-vient dans l\u2019\u00e9troite maisonnette en attendant les gens ; lentement, laborieusement, il se pr\u00e9parait \u00e0 la grande palabre qui devait avoir lieu devant le peuple assembl\u00e9. Enfin, des bruits de bottes pataugeant dans la boue se firent entendre et le m\u00eame adjoint qui l\u2019avait accompagn\u00e9 ici la veille, finit par entrer.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;\u2014&nbsp;<em>Bien le bonjour, sagr\u00e2cet\u00e9<\/em>,&nbsp;salua-t-il \u00e0 la polonaise, avant d\u2019attraper sous sa tunique de petits baluchons de provisions et une bouteille de vin cach\u00e9s sur sa poitrine. <em>Je vous ai apport\u00e9 quelques vivres, prenez des forces, vous en aurez besoin pour la grosse journ\u00e9e qui vous attend, d\u2019autant que la nuit n\u2019a pas d\u00fb \u00eatre tr\u00e8s bonne.<br><\/em>\u2014&nbsp;<em>Comment \u00e7a, grosse journ\u00e9e\u2009? <\/em>\u2014 demanda le P\u00e8re<em>.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014<em>&nbsp;Les mariages des deux ann\u00e9es pass\u00e9es \u00e0 confirmer, les enfants \u00e0 baptiser, et nous autres qui ne croyons point au dieu des schismatiques, \u00e0 confesser<\/em>.<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"25\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-25\">25<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-25\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"25\">Les Orthodoxes en g\u00e9n\u00e9ral \u00e9taient appel\u00e9s <em>schismatiques<\/em> par les catholiques et r\u00e9ciproquement. L\u2019expression provient du <em>Grand<\/em> <em>Schisme<\/em>, rupture d\u00e9finitive entre Rome et Byzance survenue en 1054.<\/span><em> <\/em><em>C\u2019est que vous ne resterez peut-\u00eatre pas tr\u00e8s longtemps par chez nous, mais puisque Dieu vous y am\u00e8ne, alors autant profiter de vous.<\/em>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ces mots laiss\u00e8rent le P\u00e8re quelque peu perplexe. Lui-m\u00eame ne savait plus s\u2019il devait se r\u00e9jouir de la r\u00e9silience de ces gens \u00ab\u2009qui tenaient tant \u00e0&nbsp;ne pas croire au dieu des schismatiques\u2009\u00bb, ou bien se d\u00e9soler de leur esprit primaire, \u00e0 vouloir tout de suite exploiter sa pr\u00e9sence comme bon leur semble. Mais il n\u2019eut pas vraiment le temps d\u2019y r\u00e9fl\u00e9chir. L\u2019adjoint le pressait de finir de manger, les gens \u00e9tant sur le point d\u2019arriver\u2009; pour plus de s\u00e9curit\u00e9, il leur avait dit de venir par petits groupe, afin de ne pas \u00e9veiller l\u2019attention des autres habitants.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Toute la communaut\u00e9 catholique ne sera pas pr\u00e9sente alors\u2009? <\/em>\u2014 demanda le P\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Mais par Dieu, surtout pas\u2009!<\/em> \u2014 r\u00e9pondit l\u2019adjoint. <em>\u00c0 quelques maisons d\u2019ici, il y a le tenancier juif. Je crains d\u00e9j\u00e0 le pire\u2009! Ah, sagr\u00e2cet\u00e9, comme c\u2019est dur ici\u2009! On est surveill\u00e9s de tous les c\u00f4t\u00e9s, \u00e9pi\u00e9s comme des b\u00eates sauvages. Et pourquoi donc\u2009? Parce qu\u2019on reste fid\u00e8les \u00e0 la religion de nos p\u00e8res, qu\u2019on ne veut point renier notre Dieu et que le tsar n\u2019en est pas un pour nous\u2009?&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le P\u00e8re s\u2019\u00e9tait mis \u00e0 regarder le moujik de ses grands yeux. Dans ces mots simples de paysan, il avait per\u00e7u quelque chose de touchant. Cette logique de moujik, grossi\u00e8re, loin de la v\u00e9rit\u00e9 (et le P\u00e8re savait bien que les arguments de l\u2019adjoint \u00e9taient loin de la v\u00e9rit\u00e9) n\u2019en \u00e9tait pas moins frappante, parce qu\u2019on y sentait la force \u00e9l\u00e9mentaire qui portait ce peuple\u2009; en elle vibraient note contre note, les souffrances, les vexations et la sainte col\u00e8re qui s\u2019\u00e9l\u00e8ve contre toute tyrannie et ne cesse jamais d\u2019\u00eatre sainte y compris lorsque son fondement logique n\u2019est pas tout \u00e0 fait exact. Le P\u00e8re avait \u00e0 peine eu le temps de reprendre un peu de forces (il faut dire que les victuailles de l\u2019adjoint tranchaient avec l\u2019ordinaire du moujik, la communaut\u00e9 s\u2019\u00e9tant cotis\u00e9e) que d\u00e9j\u00e0 le peuple commen\u00e7ait \u00e0 arriver. Pataugeant \u00e0 pas lents dans la boue et jetant \u00e7\u00e0 et l\u00e0 des coups d\u2019\u0153il discrets, ces visages de cire ne laissaient rien para\u00eetre, et demeuraient impassibles comme s\u2019ils n\u2019avaient jamais rien pens\u00e9 de leur vie\u2009; il y avait l\u00e0 des m\u00e8res de famille avec leurs petits \u00e0 baptiser, de jeunes ma\u00eetres de ferme avec leurs compagnes \u00e0 marier, des vieux et des vieilles \u00e0 confesser et \u00e0 faire communier. Sans mot dire, ils entraient en faisant le signe de croix, s\u2019agenouillaient devant le P\u00e8re assis pr\u00e8s de la table avec son aube et son \u00e9tole, puis lui baisaient les mains en sollicitant les saints sacrements. Le c\u0153ur lourd, le p\u00e8re d\u00e9couvrait ces visages bouffis, inexpressif, disgracieux, souvent battus \u00e0 sang, rid\u00e9s, cr\u00fbment marqu\u00e9s par les larmes, les disettes, les maladies\u2009; le c\u0153ur lourd, il sentait ces mains r\u00e2peuses comme des rifloirs, dures et noires, souvent s\u00e8ches comme des tisons, et ces l\u00e8vres, bleu\u00e2tres et fl\u00e9tries, sans vrai sourire, sans joie, sans un mot, ni amical, ni amoureux, ni instruit. \u00ab\u2009<em>Mon Dieu\u2009!<\/em> disait son c\u0153ur dolent, <em>en voil\u00e0 une terre \u00e0 travailler\u2009! Et ces brebis, Seigneur, qu\u2019ont-elles fait de si grave pour que Tu les prives d\u2019un berger\u2009?<\/em>\u2009\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center traducteur\">IX<\/p>\n\n\n\n<p>Patient, soigneux, infatigable, le P\u00e8re avait fait son office toute la sainte journ\u00e9e. Le soir venu, un petit groupe de moujiks s\u2019\u00e9tait rassembl\u00e9 sous le petit porche devant la maison\u2009; le staroste \u00e9tait venu lui aussi et leur discussion allait d\u00e9j\u00e0 bon train. Lorsque le P\u00e8re eut fini de confesser le dernier d\u2019entre eux, ils entr\u00e8rent d\u2019un seul pas dans la maison.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Grand merci, sagr\u00e2cet\u00e9, de votre bont\u00e9, et pour les saints sacrements\u2009! <\/em>\u2014 dit l\u2019adjoint. <em>Et maintenant, pr\u00e9parez vos affaires. Nous partons<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>O\u00f9 \u00e7a\u2009?<\/em> \u2014 demanda le P\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Dans un autre village, vous ne pouvez plus rester ici<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Pourquoi \u00e7a\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Pour cette raison<\/em>, dit le staroste en s\u2019inclinant respectueusement, <em>que les gendarmes peuvent d\u00e9barquer cette nuit\u2009; d\u2019ailleurs ce tenancier juif est rest\u00e9 toute la journ\u00e9e \u00e0 sa fen\u00eatre, \u00e0 \u00e9pier tout ce qui passe. Qui sait si la chose n\u2019est pas d\u00e9j\u00e0 \u00e9bruit\u00e9e. Si jamais on vous attrape, j\u2019aurai de gros ennuis moi aussi, et tout le village avec, <\/em>\u2014<em> mon Dieu, faites que cela n\u2019arrive pas<\/em>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Bien. S\u2019il faut y aller, alors allons-y<\/em>, dit le P\u00e8re. <em>Ils savent que j\u2019arrive au moins\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Bien s\u00fbr. On leur a envoy\u00e9 un de nos jeunes, il y est all\u00e9 \u00e0 cheval, de bon matin. \u00ab\u2009D\u2019accord\u2009\u00bb qu\u2019ils ont dit.&nbsp;Tout sera pr\u00eat pour vous l\u00e0-bas, vous y ferez ce que vous avez \u00e0 faire. Ensuite ils vous emm\u00e8neront au village suivant, et ainsi de suite. Apr\u00e8s \u00e7a, vous prendrez la direction que vous voudrez&nbsp;: celle de la fronti\u00e8re ou celle de Varsovie, peu importe<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Le visage du P\u00e8re s\u2019illumina. L\u2019horizon qu\u2019offrait cet esprit simple de moujik n\u2019\u00e9tait pas mal non plus. Apr\u00e8s l\u2019avoir vu \u00e0 l\u2019\u0153uvre, le P\u00e8re venait de comprendre que l\u2019important pour ces gens simples, ce n\u2019\u00e9tait pas le fond, mais la forme, autrement dit les apparences que devait rev\u00eatir le catholicisme, et qu\u2019en mettant en valeur ces apparences, il lui serait possible de remplir en partie sa mission. Le travail ult\u00e9rieur, plus profond, n\u2019arriverait qu\u2019avec le temps et \u00e0 pas lents, \u00e9tant donn\u00e9 les circonstances. En m\u00e9ditant tout cela, il avait pli\u00e9 bagage, s\u2019\u00e9tait emmitonn\u00e9 au possible, puis donnant cong\u00e9, il s\u2019en \u00e9tait all\u00e9 avec l\u2019adjoint par un chemin mauvais \u00e0 travers champs, qui par de-l\u00e0 une rivi\u00e8re ne formerait plus qu\u2019un lassis de sentiers sans fin, jusqu\u2019\u00e0 un endroit retir\u00e9, o\u00f9 l\u2019attendait une carriole attel\u00e9e \u00e0 quelques bons chevaux. Pr\u00e8s de l\u2019attelage se tenait un homme trapu, d\u2019\u00e2ge moyen, un vieux kojoukh sur le dos et une toque en mouton enfonc\u00e9e jusqu\u2019aux sourcils.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>C\u2019est vous, Borov\u00e9\u00ef\u2009?<\/em> \u2014 lui demanda l\u2019adjoint, ne distinguant pas son visage dans le cr\u00e9puscule.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Lui-m\u00eame, <\/em>r\u00e9pondit Borov\u00e9\u00ef, ajoutant aussit\u00f4t&nbsp;: <em>Sa Gr\u00e2ce&nbsp;est l\u00e0\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Oui<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Que notre Seigneur Dieu soit lou\u00e9\u2009!<\/em> \u2014 salua Borov\u00e9\u00ef en polonais. Puis il accourut, l\u00e9g\u00e8rement courb\u00e9 devant le P\u00e8re, afin de baiser sa main.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Alors cette route, elle est s\u00fbre\u2009?<\/em> \u2014 l\u2019interrogeait encore l\u2019adjoint. Borov\u00e9\u00ef se leva en se grattouillant la nuque.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Heu\u2026 oui la route a l\u2019air s\u00fbre, mais va donc savoir&nbsp;avec ces satan\u00e9s juifs\u2009!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Les juifs\u2009? Il faudrait d\u00e9j\u00e0 qu\u2019ils soient au parfum.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Mais c\u2019est bien \u00e7a le probl\u00e8me&nbsp;: si \u00e7a se trouve, ils savent d\u00e9j\u00e0 tout.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Comment \u00e7a, tout\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Et comment diable le savoir\u2009! Je crains que ce Herchko, le roulier l\u00e0\u2026<\/em> S\u2019interrompant lui-m\u00eame, il s\u2019adressait maintenant au P\u00e8re&nbsp;: <em>V\u00f4tre gr\u00e2ce, vous \u00eates bien arriv\u00e9 avec un petit juif rouquin un peu louche\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Oui, c\u2019est bien lui,<\/em> r\u00e9pondit le P\u00e8re, pour le moins surpris par la question.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Durant le voyage, il ne vous aurait pas pos\u00e9 des questions du genre \u00ab\u2009qui \u00eates-vous, chez qui allez-vous&nbsp;et pourquoi\u2009\u00bb\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>En effet<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Et qu\u2019est-ce que vous lui avez r\u00e9pondu\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le P\u00e8re exposa bri\u00e8vement aux moujiks sa conversation avec le juif.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Nous y voil\u00e0<\/em>, fit Borov\u00e9\u00ef, <em>apr\u00e8s \u00e7a, il s\u2019est dit que quelque chose ne tournait pas rond. Parce que des commissionnaires, il n\u2019en vient jamais <em>par ici<\/em>. Encore heureux qu\u2019il ne vous a pas emmen\u00e9 directement chez le prystav<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Quoi,<\/em> <em>mais qu\u2019est-ce qu\u2019il y a de si suspect l\u00e0-dedans\u2009?<\/em> \u2014 s\u2019esclaffa le P\u00e8re, apr\u00e8s quoi il sentit un coup de chaud envahir sa poitrine, tandis qu&rsquo;un grand frisson lui gla\u00e7ait le dos.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;\u2014&nbsp;<em>Il a pu se dire diable sait quoi, mais tout ce que je sais moi, c\u2019est qu\u2019il a pass\u00e9 la nuit au village, chez le tenancier, et que le lendemain matin, lui et les autres juifs sont all\u00e9s voir le prystav. On peut s\u2019attendre \u00e0 des barrages de gendarmes sur toutes les routes d\u00e8s cette nuit<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Le P\u00e8re baignait dans la tristesse.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Allons, les choses n\u2019iront peut-\u00eatre pas si mal,<\/em> lui dit l\u2019adjoint en essayant de le rassurer un peu, quand soudain un homme \u00e0 cheval arrivant depuis le village, d\u00e9boulait dans la plaine brides abattues. La pauvre monture en avait jusqu\u2019aux genoux, blanchie d\u2019\u00e9cume et hors d\u2019haleine au milieu des labours, mais bien \u00e9videmment elle donnait tout ce qu\u2019elle avait dans le ventre, quitte \u00e0 ne satisfaire qu\u2019un dixi\u00e8me de ce que lui demandait le cavalier.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Cachez-vous, sagr\u00e2cet\u00e9\u2009!<\/em> \u2014 cri\u00e8rent les deux moujiks d\u00e8s qu\u2019ils aper\u00e7urent le cavalier.<\/p>\n\n\n\n<p>Le P\u00e8re p\u00e2le et tremblant, s\u2019\u00e9tait r\u00e9fugi\u00e9 t\u00eate baiss\u00e9e dans les fourr\u00e9es. Les deux moujiks se post\u00e8rent pr\u00e8s de l\u2019attelage en attendant de d\u00e9couvrir qui pouvait bien \u00eatre le myst\u00e9rieux cavalier. Et ils reconnurent assez vite un des leurs, dont la mine laissait d\u00e9j\u00e0 entrevoir la teneur des nouvelles qu\u2019il apportait.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Dieu merci, j\u2019arrive \u00e0 temps<\/em>, l\u00e2chait-il, \u00e0 bout de souffle, avant de sauter de son cheval. <em>Sacr\u00e9e cavalcade, par Dieu\u2009!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Alors, qu\u2019est-ce qu\u2019il y a\u2009? Pourquoi on t\u2019envoie\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Il y a, il y a\u2026 que pour aller mal\u2026 \u00e7a va mal\u2009! Le prystav est pass\u00e9 en interrogeant tout le monde&nbsp;: \u00ab\u2009Alors il est o\u00f9 votre rebelle\u2009?\u2009\u00bb Le staroste est d\u00e9j\u00e0 menott\u00e9, mais nie en bloc.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Et qu\u2019est-ce qu\u2019il a bien pu dire&nbsp;alors\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Oh,<\/em> <em>il a dit, \u00ab\u2009j\u2019ai re\u00e7u un tel chez moi, pour la nuit, mais il est reparti\u2009\u00bb et puis plus rien. Par Dieu, il est impitoyable, le prystav avec le tas de sbires qu\u2019il a rameut\u00e9s. J\u2019ai cravach\u00e9 jusqu\u2019ici pour vous pr\u00e9venir qu\u2019il est plus question de vous montrer avec Sa gr\u00e2ce dans le moindre village, d\u2019ailleurs toutes les routes sont d\u00e9j\u00e0 quadrill\u00e9es, et demain ils vont peut-\u00eatre m\u00eame boucler les petits chemins de for\u00eat<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Le P\u00e8re depuis ses taillis n\u2019avait rien perdu de la conversation, et malgr\u00e9 leur patois&nbsp;moujikien il avait parfaitement compris ce qui l\u2019attendait&nbsp;ce soir&nbsp;: la fin du voyage. Cette Russie gigantesque, autocratique et schismatique qu\u2019il ne connaissait qu\u2019\u00e0 travers des on-dit, lui avait toujours sembl\u00e9 un dragon \u00e0 cent t\u00eates, et voil\u00e0 que le monstre \u00e9tait sur le point de lui mettre la patte dessus pour l\u2019\u00e9touffer et le mettre en rondelles, le r\u00e9duire en bouillie et le jeter dans l\u2019ab\u00eeme, noir et sans fond o\u00f9 jamais n\u2019entre la lumi\u00e8re et dont jamais ne sort le moindre cri de supplici\u00e9. Dispara\u00eetre\u2009! Dispara\u00eetre\u2009! Sans m\u00eame avoir ne serait-ce qu\u2019entam\u00e9 ce qu\u2019il y avait de plus grand \u00e0 accomplir\u2009! Dispara\u00eetre, juste pour avoir os\u00e9 fouler cette terre maudite, os\u00e9 toucher de son petit doigt le puissant colosse\u2009! \u2012 Telles \u00e9taient les pens\u00e9es qui taraudaient le P\u00e8re, soudain pris d\u2019une convulsion extr\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Pendant ce temps, les moujiks palabraient \u00e0 voix basse pr\u00e8s de l\u2019attelage. La plaine se d\u00e9robait d\u00e9j\u00e0 sous le dense cr\u00e9puscule, et dans le d\u00e9clin leurs silhouettes affubl\u00e9es d\u2019\u00e9pais kojoukhs et de toques \u00e9chevel\u00e9es, avaient quelque chose de mal\u00e9fique, quelque chose de sauvage.<\/p>\n\n\n\n<p>Le p\u00e8re cogitait&nbsp;: \u00ab\u2009<em>Mais<\/em> <em>de quoi peuvent-ils bien causer\u2009?<\/em> <em>Ils se mettre d\u2019accord<\/em>, <em>pour<\/em> <em>\u00e9changer leur peau contre la mienne et la vendre&nbsp;au prystav\u2009?<\/em>\u2009\u00bb Il s\u2019indignait d\u2019avance de l\u2019inf\u00e2me traitement inflig\u00e9 par ces gens barbares, veules et mesquins. Mais avant qu\u2019il ne touche le fond de cette juste col\u00e8re, l\u2019adjoint lui fit signe de les rejoindre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Bien, sagr\u00e2cet\u00e9<\/em>, dit-il franchement, <em>vous \u00eates mal tomb\u00e9 en venant chez nous, vous ne pouvez plus aller plus loin<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Le P\u00e8re, debout face l\u2019obscure lointain, ne disait mot, mais n\u2019en pensait pas moins&nbsp;: \u00ab\u2009<em>Cause toujours, mon gars, je vois bien ce que tu trames dans mon dos\u2009!<\/em>\u2009\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Vous ne pouvez pas rester l\u00e0, les sbires du prystav peuvent vous tomber dessus d\u2019un moment \u00e0 l\u2019autre<\/em>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Et que dois-je faire&nbsp;alors\u2009?<\/em> \u2014 demanda le p\u00e8re, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Faire demi-tour et rejoindre la fronti\u00e8re.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>La front\u2026&nbsp;la fronti\u00e8re\u2026\u2009?<\/em> \u2014 marmonna le P\u00e8re, d\u00e9sar\u00e7onn\u00e9.<em> Et c\u2019est aussi simple que \u00e7a\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Pas simple, mais faisable. On conna\u00eet la for\u00eat, on va essayer de vous faire passer par les petits chemins.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Qui \u00e7a, on<\/em>\u2009<em>?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Nous, pardi,&nbsp;et plus que les anges du ciel en tout cas. On s\u2019est d\u00e9j\u00e0 mis d\u2019accord&nbsp;: Borov\u00e9\u00ef vous emm\u00e8nera.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Mais et les garde-fronti\u00e8res\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>On devra passer en douce.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Et si on vous cherche\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Les miens savent d\u00e9j\u00e0 quoi r\u00e9pondre.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Et si on se fait attraper\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Alors l\u00e0, fini pour nous. Mais faut bien mourir un jour.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le p\u00e8re commen\u00e7ait \u00e0 peine \u00e0 comprendre leur conciliabule de tout \u00e0 l\u2019heure\u2009; il comprenait surtout \u00e0 quel point stupides, inf\u00e2mes et mesquins avaient \u00e9t\u00e9 ses soup\u00e7ons, et comme fermes et irr\u00e9vocables \u00e9taient le courage et la volont\u00e9 de ces hommes, qui sans rien attendre en retour \u00e9taient pr\u00eats \u00e0 tout perdre, m\u00eame ce qu\u2019ils avaient de plus pr\u00e9cieux en ce bas monden, rien que pour la cause. C\u2019est la premi\u00e8re fois qu\u2019il posait sur ces barbares sans fa\u00e7ons un regard non seulement admiratif, mais profond\u00e9ment respectueux.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Allons, c\u2019est pas le moment de tra\u00eener<\/em>, fit Borov\u00e9\u00ef. <em>Asseyez-vous, sagr\u00e2cet\u00e9\u2009! La nuit va \u00eatre longue, mais je crains qu\u2019\u00e0 minuit on se retrouve sous un clair de lune qui nous serait fatal. Faut s\u2019d\u00e9p\u00eacher.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Brefs, mais sinc\u00e8res avaient \u00e9t\u00e9 les adieux du P\u00e8re Gaudenty. Oubliant toutes leurs diff\u00e9rences de condition, de statut et d\u2019instruction, le p\u00e8re avait embrass\u00e9 le moujik comme on embrasse un fr\u00e8re\u2009; il en avait m\u00eame omis la b\u00e9n\u00e9diction comme si un bref instant, l\u2019homme en lui avait d\u00e9pass\u00e9 le pr\u00eatre. Il prit place ensuite sur la carriole en s\u2019emmitouflant, sur les conseils de Borov\u00e9\u00ef, d\u2019une grossi\u00e8re toile pleine de crasse qui tra\u00eenait derri\u00e8re\u2009; Borov\u00e9\u00ef monta \u00e0 son tour, et une fois les r\u00eanes et le fouet bien en mains, ils s\u2019en all\u00e8rent \u00e0 vive allure, \u00e0 rebours du village, par un petit chemin \u00e0 l\u2019or\u00e9e d\u2019une for\u00eat, avant de dispara\u00eetre, comme engloutis dans l\u2019incertaine et lointaine immensit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center traducteur\">X<\/p>\n\n\n\n<p>Silencieux, le p\u00e8re avachi \u00e0 l\u2019arri\u00e8re de la carriole, tenait ses pieds dans la paille, gigotant parfois par \u00e0-coups, assailli par le froid. Tristes et tout aussi silencieux \u00e9taient son c\u0153ur et son esprit\u2009; la fatigue avait pris le dessus&nbsp;et ses pens\u00e9es comme repli\u00e9es sur elles-m\u00eames, commen\u00e7aient \u00e0 faillir tels des volatiles dans l\u2019\u00e9ther glac\u00e9\u2009; un seul d\u00e9sir dominait tous les autres&nbsp;: trouver au plus vite un petit coin tranquille, bien au chaud\u2009! Le conducteur n\u2019\u00e9tait gu\u00e8re plus disert, \u2014 d\u2019ailleurs \u00e0 quoi bon discuter dans cette obscurit\u00e9, sur une route foresti\u00e8re jamais fr\u00e9quent\u00e9e, sachant que cette tra\u00eetresse de route, sur laquelle on pouvait \u00e0 peine rouler, exigeait deux fois plus d\u2019attention\u2009! D\u2019ailleurs, deux prunelles suppl\u00e9mentaires n\u2019eussent gu\u00e8re \u00e9t\u00e9 d\u2019un plus grand secours, surtout dans cette for\u00eat aussi noire qu\u2019une tani\u00e8re sans fond. Borov\u00e9\u00ef, visiblement, avait renonc\u00e9 \u00e0 mener ses chevaux et leur avait laiss\u00e9 le soin\u2009; habitu\u00e9es sans doute, ces b\u00eates avan\u00e7aient doucement, mais s\u00fbrement, et il \u00e9tait rare que les roues sursautent contre une souche ou s\u2019enfoncent dans une orni\u00e8re jusqu\u2019au moyeu, ce qui donnait au conducteur la certitude qu\u2019ils suivaient un vrai chemin au lieu d\u2019une sommi\u00e8re quelconque.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Jamais de toute son existence le P\u00e8re n\u2019avait travers\u00e9 for\u00eat plus profonde, et en pareilles circonstances encore moins. Nul prodige donc, \u00e0 ce que toute la fabuleuse magie, toute la souveraine harmonie des for\u00eats fasse chavirer son \u00e2me dans un flot infini. Exempt des rigueurs de la plaine, la fra\u00eecheur liquide des sous-bois l\u2019avait ravigot\u00e9, il avait repris haleine et les tambourinements de son c\u0153ur s\u2019\u00e9taient faits plus rapides. Ses yeux grands ouverts capturaient en un rien le moindre jet de lumi\u00e8re, scrutaient avec soin l\u2019imp\u00e9n\u00e9trable obscurit\u00e9, lov\u00e9e sous des couronnes de pins centenaires, tandis que leurs troncs puissants, align\u00e9s tels des faisceaux sans borne, semblaient des g\u00e9ants pr\u00eats \u00e0 livrer bataille. Hou\u2009! Une hulotte au loin hulula. Entre les cimes, l\u2019interminable plainte du vent emplissait le P\u00e8re d\u2019un \u00e9trange vague \u00e0 l\u2019\u00e2me&nbsp;: \u00ab\u2009<em>O\u00f9 vais-je\u2009? \u00c0 quelle fin\u2009? Au nom de quoi\u2009? Au nom de qui\u2009?\u2009<\/em>\u00bb Une branche jet\u00e9e \u00e0 terre par les vents venait de craquer sous la roue. <em>C\u2019est toute<\/em> <em>ma vie, \u00e7a\u2026<\/em> se disait le P\u00e8re en silence. <em>Mais<\/em> <em>o\u00f9 donc se cache ce grand arbre vert qui m\u2019a vu grandir,&nbsp;celui dont on m\u2019a arrach\u00e9&nbsp;! Il doit bien se trouver quelque part, et pourtant je n\u2019en saurai jamais rien. Une branche morte dans le vent, voil\u00e0 tout ce que je suis\u2009! Juste bon \u00e0 me retrouver par terre, me faire rouler dessus et finir en morceaux. <\/em>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019imagination, malgr\u00e9 lui, le tirait par-del\u00e0 cet oc\u00e9an de froideur et de p\u00e9nombre, vers les obscures hauteurs du ciel. Les lugubres troncs d\u2019arbres devenaient d\u2019intraitables colosses, immenses et sombres\u2009; leurs t\u00eates touchaient le ciel et leur noire soutane masquait la lune et le reste du firmament. Voil\u00e0 qu\u2019ils formaient leurs faisceaux, sans un bruit, tel un nuage h\u00e9misph\u00e9rique, voguant aux levants, aux septentrions. Leurs pieds retournaient le sol comme des eaux en furie, tandis que de leurs mains \u00e9manait une \u00e9trange aura soufflant toute r\u00e9sistance\u2009; et leurs t\u00eates \u2014 non, ils n\u2019avaient pas de t\u00eates, juste de grands chapeaux sur les \u00e9paules, avec une seule t\u00eate pour tous, immense, colossale, d\u2019un \u00e9clat qui n\u2019\u00e9tait pas de ce monde, et qui, colportant sans discontinuer un flux inarr\u00eatable d\u2019id\u00e9es obscures, d\u2019anath\u00e8mes et de b\u00e9n\u00e9dictions, d\u2019intrigue et d\u2019h\u00e9ro\u00efsme, les jetait ensuite comme de noirs \u00e9clairs aux quatre coins du monde, rechargeant les terribles l\u00e9gions d\u2019une \u00e9nergie nouvelle, qui les poussait comme les vents poussent les nuages, toujours plus loin, toujours plus loin\u2026 mais jusqu\u2019o\u00f9\u2009? Et \u00e0 quelle fin\u2009?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Ad majorem Dei gloriam!<\/em><sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"26\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-26\">26<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-26\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"26\">\u00ab\u2009Pour la plus grande gloire de Dieu\u2009\u00bb<\/span> \u2014 criait le vent par-dessus les arbres, murmuraient les pins en s\u2019agitant, l\u2019oiseau de nuit en hululant.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u2009<em>Mais c\u2019est nous,&nbsp;\u00e7a\u2009!<\/em> \u2014 pensait maintenant le P\u00e8re. <em>C\u2019est l\u2019Ecclesia militans\u2009!<\/em><sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"27\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-27\">27<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-27\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"27\">L\u2019\u00c9glise en armes.<\/span> Alors, bombant le torse et plein de morgue, il releva le menton, fier d\u2019appartenir \u00e0 cette force que rien ni personne ne saurait arr\u00eater.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais que se tramait-il encore de merveilleux dans son esprit fantasque\u2009? Il lui semblait qu\u2019au-dessous, sortant de terre, surgissaient de nouveaux chevaliers, terribles, insaisissables. Il en sortait de-ci, de-l\u00e0, comme des myriades de bulles sous des trombes d\u2019eau, comme des foisons d\u2019\u00e9clairs dans un ciel d\u2019orage, et ils filaient, impr\u00e9visibles comme des m\u00e9t\u00e9orites, avant de s\u2019abattre comme des obus sifflants, sur les sombres l\u00e9gions de g\u00e9ants. Et elles cognaient fort ces sombres l\u00e9gions, tandis qu\u2019au-dessus d\u2019elles, cent fois plus dures, fulminaient de grandes formules d\u2019anath\u00e8me, d\u2019impr\u00e9cations, et il en tombait de plus en plus en plus, aussi dru qu\u2019un chapelet de mitraille.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La terre, \u00e0 perte de vue, s\u2019\u00e9tait h\u00e9riss\u00e9e de c\u00f4nes \u00e9tincelants&nbsp;: c\u2019\u00e9taient les casques de la nouvelle chevalerie naissante.<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"28\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-28\">28<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-28\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"28\">\u00c0 noter qu\u2019en Galicie les clochers des \u00e9glises baroques sont souvent coiff\u00e9s de \u00ab\u2009casques\u2009\u00bb&nbsp;en pointe, comme on les appelle l\u00e0-bas. L\u2019image parle d\u2019elle-m\u00eame.<\/span> \u00c0 l\u2019unisson les sombres l\u00e9gions jetaient leur clameur, et de rive en rive, de parage en parage, celle-ci parcourait la terre, pendant que les nouveaux chevaliers d\u2019airain s\u2019en extirpaient \u00e0 grand-peine, lentement, mais s\u00fbrement. Leurs t\u00eates pointaient d\u00e9j\u00e0 au-dehors et leurs puissantes \u00e9paules enfonc\u00e9es dans leurs armures sans d\u00e9faut, s\u2019articulaient une \u00e0 une. La terre grondait sourdement, furieuse d\u2019enfanter pareille race\u2009; sans doute avait-elle moins souffert, quand des dents du dragon \u00e9parpill\u00e9s par Cadmos, s\u2019\u00e9leva un m\u00eame fruit.<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"29\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-29\">29<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-29\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"29\">Dans la mythologie grecque, Cadmos s\u00e8me les dents d\u2019un dragon, dont na\u00eetront les guerriers de Sparte (du verbe <em>sparte\u00een<\/em>&nbsp;: \u00e9parpiller, semer).<\/span>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Des visages par milliers prenaient d\u00e9j\u00e0 le p\u00e8re en ennemi, des prunelles par milliers lui d\u00e9cochaient leur haine, et voil\u00e0 qu\u2019\u00e0 pr\u00e9sent, des milliers de mains aussi innombrables que la branchure des arbres, mena\u00e7aient de se refermer sur lui telle une phalange g\u00e9ante. Alors, par des milliers de bouches retentit dans l\u2019air comme un coup de tonnerre fracassant&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Ne crie pas victoire\u2009! Ratio vincit<\/em>.<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"30\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-30\">30<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-30\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"30\">\u00ab\u2009La Raison&nbsp;triomphe\u2009\u00bb (de tout).<\/span><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Sanctus\u2009! Sanctus\u2009! Sanctus\u2009!<\/em> s\u2019\u00e9cria le p\u00e8re en se r\u00e9veillant. Mais le tonnerre roulait toujours dans ses oreilles. Qu\u2019est-ce donc\u2009? O\u00f9 est pass\u00e9 l\u2019obscur charretier dont la silhouette s\u2019\u00e9rigeait comme une meulette de foin ? Plus de conducteur, volatilis\u00e9. Et les chevaux avec \u00e7a, lanc\u00e9s comme des b\u00eates enrag\u00e9es, ils n\u2019avaient plus pour ma\u00eetre qu\u2019une voix sourde qui les harcelait comme de sous terre&nbsp;: <em>Dia, hue&nbsp;!<\/em>&nbsp; Qu\u2019est-ce que c\u2019\u00e9tait que tout cela\u2009? Le p\u00e8re se frottait les yeux pour y voir plus clair, quand soudain retentit de derri\u00e8re un pin, quasiment au-dessus de son oreille, un horrible, non pas cri, mais mugissement&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Halte l\u00e0\u2009!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Que soit lou\u00e9 notre Seigneur J\u00e9sus-Christ\u2009! <\/em>\u2014 marmonna le P\u00e8re en polonais, totalement p\u00e9trifi\u00e9 et ne ma\u00eetrisant plus rien, ni gestes ni \u00e9locution.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Hue, dia&nbsp;!<\/em>\u2014 cria la voix sourde d\u2019en dessous, et les chevaux en ruant de toutes leurs forces, repartirent en trombe. L\u2019heure \u00e9tait grave.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>\u00c0 couvert, \u00e0 couvert\u2009!&nbsp;<\/em>\u2014 alerta la voix, mais le P\u00e8re encore d\u00e9contenanc\u00e9 sous l\u2019effet de la peur et de la surprise n\u2019\u00e9tait pas en mesure d\u2019entendre, encore moins de saisir l\u2019avertissement. Il allait vite comprendre, pourtant. L\u00e0 de chaque c\u00f4t\u00e9, des coups \u00e9taient partis, quelque chose de m\u00e9chant traversa l\u2019air, puis une grosse crosse de soudard le foudroya dans le dos. Quelques centim\u00e8tres plus haut, et c\u2019est son cr\u00e2ne qui \u00e9clatait. Le coup fut si rude que le P\u00e8re, comme une meule \u00e0 la renverse, se retrouvait t\u00eate la premi\u00e8re dans les foins sans demander son reste, tandis que le soldat, culbut\u00e9 par le cahot, se vautrait dans une flaque. Une aubaine pour nos deux voyageurs. Au bout d\u2019une minute, ils \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re, mais pas tout-\u00e0-fait sortis d\u2019affaire encore, des factionnaires s\u2019\u00e9tant acharn\u00e9s \u00e0 les poursuivre sur un bon bout de chemin, et en leur tirant dessus m\u00eame, sans pouvoir toutefois les rattraper.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 une demi-lieue de la fronti\u00e8re, ils quittaient d\u00e9j\u00e0 la for\u00eat et se retrouvaient au beau milieu des champs. Borov\u00e9\u00ef, alert\u00e9 par un bruit dans les fourr\u00e9es juste avant la fronti\u00e8re, s\u2019\u00e9tait mis \u00e0 plat ventre dans le chariot. Il \u00e9tait le premier \u00e0 se relever.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Sagr\u00e2cet\u00e9, oh\u00e9\u2009! sagr\u00e2cet\u00e9\u2009!<\/em> \u2014 fit Borov\u00e9\u00ef, en remuant un peu le P\u00e8re. Pour toute r\u00e9ponse, il n\u2019entendit qu\u2019un long soupir.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Qu\u2019avez-vous, sagr\u00e2cet\u00e9\u2009?<\/em> \u2014 s\u2019enqu\u00e9rait le moujik. <em>Vous pouvez vous relever, la voie est libre\u2009!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Oh, mais \u00e7a m\u2019est bien \u00e9gal maintenant\u2009!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Par Dieu\u2009! <\/em>\u2014 s\u2019\u00e9cria Borov\u00e9\u00ef. <em>On vous a bless\u00e9\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Pas bless\u00e9, tu\u00e9\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Tu\u00e9\u2009! Seigneur\u2009! S\u00fbrement une balle\u2009! \u00c0 quel endroit&nbsp;vous avez mal\u2009?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Oh non, c\u2019est pas une balle\u2009!<\/em> \u2014 g\u00e9missait le P\u00e8re en essayant de se relever. <em>A\u00efe a\u00efe a\u00efe&nbsp;!.. Tout est cass\u00e9, l\u00e0\u2026 mes c\u00f4tes\u2026 et sur mon visage, il y a plein de sang\u2009!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;\u2014&nbsp;<em>Mon Dieu, mon Dieu\u2009! <\/em>\u2014 s\u2019\u00e9criait Borov\u00e9\u00ef<em>. Quel malheur\u2009! Mais je vous l\u2019avais pourtant bien dit&nbsp;: \u00ab\u2009\u00c0 couvert\u2009!\u2009\u00bb<\/em> <em>Ah si seulement on y voyait quelque chose, il fait nuit noire\u2009!<\/em> <em>Ne vous en faites pas, on arrive bient\u00f4t au village.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Il sera trop tard<\/em>, j\u00e9r\u00e9miait le p\u00e8re<em>, je me vide de mon sang\u2009!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Un dernier soupir, et il retombait dans les foins. Borov\u00e9\u00ef sans perdre une minute, fouetta les chevaux et prit directement la route d\u2019un village voisin, o\u00f9 r\u00e9sidait un pope ruth\u00e8ne.<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"31\" data-mfn-post-scope=\"000000000000077a0000000000000000_646\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-31\">31<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-000000000000077a0000000000000000_646-31\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"31\">Ukrainien.<\/span> L\u2019aube \u00e9tait&nbsp;d\u00e9j\u00e0 proche lorsqu\u2019ils arriv\u00e8rent, et d\u00e9j\u00e0 jour lorsqu\u2019au domaine popal les bonnes furent r\u00e9veill\u00e9es. Le p\u00e8re \u00e0 son grand \u00e9tonnement, se d\u00e9couvrait encore en vie, et chaleureusement blotti dans la paille, dans un bien meilleur \u00e9tat, ses douleurs aux c\u00f4tes s\u2019\u00e9tant curieusement assagies. Seul le saignement persistait.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab\u2009<em>Je me meurs<\/em>, <em>c\u2019est s\u00fbr, je me meurs, <\/em>pensait-il. <em>Dans les romans, quand un homme se vide de son sang, il a toujours l\u2019impression d\u2019aller mieux<\/em>.\u2009\u00bb A grand-peine, on r\u00e9veilla quelqu\u2019un dans la domesticaille&nbsp;; on vit de la lumi\u00e8re dans les cuisines, puis un jeune larbin arriva dans la cour, muni d\u2019une lampe.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Quel genre de mauvais diable vient nous&nbsp;casser les pieds \u00e0 une heure pareille\u2009?<\/em> \u2014 s\u2019indigna-t-il.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>La ferme<\/em>, renvoya Borov\u00e9\u00ef. <em>J\u2019ai Sa gr\u00e2ce l\u00e0, en train de mourir, aide-moi plut\u00f4t \u00e0 la transporter, faut qu\u2019on la sorte d\u2019affaire<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Comment \u00e7a, sa gr\u00e2ce, quelle gr\u00e2ce\u2009?<\/em> \u2014 demanda le larbin.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>Dis-voir, Savko, c\u2019est toi le patron ici\u2009?<\/em> \u2014 pesta Borov\u00e9\u00ef. <em>Alors pose pas de question et prends-la\u2009!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Tout doucement, ils sortirent le P\u00e8re de la carriole et l\u2019accompagn\u00e8rent en le tenant par les bras jusqu\u2019aux cuisines. Le cur\u00e9 qui s\u2019\u00e9tait lev\u00e9 entretemps les y attendait d\u00e9j\u00e0. L\u2019horrible vision ne manqua pas de le frapper. Le P\u00e8re Gaudenty, enguenill\u00e9 comme un pauvre h\u00e8re, le visage en sang et couvert de paille, se tra\u00eenait en g\u00e9missant. Le cur\u00e9 \u00e0 sa vue en claqua m\u00eame des paumes.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014&nbsp;<em>De l\u2019eau\u2009! Qu\u2019on apporte de l\u2019eau\u2009!<\/em> s\u2019\u00e9cria-t-il. Et l\u2019eau fut apport\u00e9e. On lui \u00f4ta alors son pardessus miteux, on nettoya son visage, apr\u00e8s quoi il s\u2019aper\u00e7ut \u00e0 sa grande joie et non moins grande honte, que ce n\u2019est pas de la bouche qu\u2019il saignait, mais du nez, \u00e0 cause d\u2019un f\u00e9tu de paille qui avait d\u00fb s\u2019introduire dedans apr\u00e8s le coup de crosse du gendarme et la chute en pleine face qui en avait r\u00e9sult\u00e9.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi s\u2019achevait la malheureuse premi\u00e8re mission du P\u00e8re Gaudenty en Podlaquie. Une fois Borov\u00e9\u00ef remerci\u00e9 et renvoy\u00e9 chez lui, le P\u00e8re s\u2019octroya quelques jours de repos suppl\u00e9mentaires dans l\u2019accueillante et douillette demeure du pope, apr\u00e8s quoi il se rendit \u00e0 Ternopil, o\u00f9 dans un prieur\u00e9 de son Ordre il r\u00e9digerait et enverrait \u00e0 Rome son rapport de mission, dans l\u2019attente de nouvelles instructions. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\">(1887) <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Une des nouvelles les plus connues d&rsquo;Ivan Franko traduite pour la premi\u00e8re fois en fran\u00e7ais<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":507,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[20],"tags":[21,22,18,9],"class_list":["post-646","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-traduction-litteraire","tag-ivan-franko","tag-lettres","tag-traduction-litteraire","tag-traductions","post--single"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/ukraine-rous.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/646","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/ukraine-rous.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/ukraine-rous.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ukraine-rous.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ukraine-rous.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=646"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/ukraine-rous.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/646\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1903,"href":"https:\/\/ukraine-rous.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/646\/revisions\/1903"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ukraine-rous.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/507"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/ukraine-rous.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=646"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/ukraine-rous.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=646"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/ukraine-rous.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=646"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}