{"id":1796,"date":"2024-09-26T12:25:54","date_gmt":"2024-09-26T11:25:54","guid":{"rendered":"https:\/\/ukraine-rous.fr\/?p=1796"},"modified":"2025-07-03T18:26:48","modified_gmt":"2025-07-03T17:26:48","slug":"la-femme-serpent","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/ukraine-rous.fr\/?p=1796","title":{"rendered":"La femme-serpent"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Les amours d\u00e9moniaques entre et un amant post-moderne imprudent et <strong>une \u00ab\u00a0M\u00e9lusine\u00a0\u00bb reptilienne, inspir\u00e9e de la vierge aux jambes de serpent, anc\u00eatre des Scythes<\/strong>. <strong>A travers ce croisement improbable<\/strong>, l&rsquo;auteur semble nous emmener aux sources mythiques du matriarcat ukrainien\u2026 <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center traducteur\"><em>Traduit de l&rsquo;ukrainien par<br>Nicolas Mazuryk &amp; Anna Khartchenko<\/em><\/p>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"197\" height=\"44\" src=\"https:\/\/ukraine-rous.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/11\/motifs-rous-Recupere.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-712\" style=\"width:90px;height:20px\"\/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p class=\"has-text-align-center traducteur\">1<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">D\u00e8s qu&rsquo;arrivent les vacances, il faut toujours que je me mette \u00e0 fuir quelque part. Fuir mon boulot, mon entourage, ma ville. Encore heureux que je n\u2019aie pas fond\u00e9 de famille&nbsp;: apr\u00e8s quelques assauts f\u00e9minins heureusement repouss\u00e9s, quelque chose en moi s\u2019est mis \u00e0 rebuter les femmes, du moins en ai-je la nette impression. Tenez, dans le tram ou le trolley, quand une place est libre \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de moi, ce n\u2019est jamais la fille sortant de ses mues juv\u00e9niles ou n\u2019importe quelle autre femme sexuellement active qui la prend, mais une babouchka ou une esp\u00e8ce de gros-Ivan. Je n\u2019en fais pas grand cas et m\u2019en r\u00e9jouis m\u00eame, car s\u2019il y a bien une chose que j\u2019aime et ch\u00e9rie dans la vie, c\u2019est la libert\u00e9 individuelle, \u2014 seule v\u00e9ritable valeur, semble-t-il. Par ailleurs, laisser une quelconque descendance ici-bas n\u2019est pas dans mes ambitions. Un puritain me traiterait volontiers d\u2019\u00e9go\u00efste. C&rsquo;est fort possible. Mais je suis intimement convaincu que ma d\u00e9marche participe davantage de l\u2019altruisme que de l\u2019\u00e9go\u00efsme, et ce pour une raison&nbsp;tr\u00e8s simple : laisser venir au monde une quelconque descendance, est-ce bien raisonnable quand on sait que ce monde n\u2019en finit pas de rouler dans l\u2019ab\u00eeme et qui sait si les gens arriveront un jour \u00e0 stopper ce train d\u2019enfer; et puis \u00e9viter de prendre femme, c\u2019est \u00e9viter \u00e0 ma moiti\u00e9 conjugale d\u2019\u00eatre malheureuse, \u00e9tant moi-m\u00eame impuissant \u00e0 la rendre heureuse\u2009; primo, parce qu\u2019une femme c\u2019est jamais content, donc jamais heureux ; secundo, parce que le bonheur, selon moi, \u00e7a n\u2019existe pas, c&rsquo;est l\u00e0 l&rsquo;une des chim\u00e8res les plus \u00e9l\u00e9mentaires de l\u2019humanit\u00e9 et je ne suis pas assez idiot pour ne pas le comprendre. J\u2019ai donc des principes dans la vie, principes que je tiens d\u2019un certain philosophe ; lequel au juste, je ne saurais le dire, ayant un jour et par hasard entendu cette phrase : <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-drop-cap\">\u00ab<em>\u2009Si je ne puis faire quelque chose de bien en ce monde, au moins n\u2019y ferais-je pas de mal.\u2009<\/em>\u00bb<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"1\" data-mfn-post-scope=\"00000000000007760000000000000000_1796\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000007760000000000000000_1796-1\">1<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000000007760000000000000000_1796-1\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"1\">NDT&nbsp;et suivantes&nbsp;: fameuse maxime du penseur ukrainien Gr\u00e9goire Skovoroda (deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du XVIIIe s.) Il se trouve que l\u2019auteur de cette nouvelle est un fin skovorodiste.<\/span><\/p>\n\n\n\n<p>En son temps, cette pens\u00e9e \u00e9tait tomb\u00e9e en moi comme une poign\u00e9e de levure dans un pot de malt, faisant tout fermenter, tout p\u00e9tiller ; tout en moi s\u2019\u00e9tait mis \u00e0 remuer, \u00e0 bouillonner, encore que j\u2019en sois parfaitement conscient&nbsp;: dresser tel ou tel principe est toujours plus ais\u00e9 que de lui donner chair. Essayez donc de ne pas faire le mal, alors qu\u2019il est partout et que le bien s&rsquo;av\u00e8re illusoire. Non, tout cela est bien trop compliqu\u00e9 pour ma petite t\u00eate, alors je ne me complique pas la vie&nbsp;: ne pas semer le mal ici-bas, c\u2019est d\u2019abord pr\u00e9server la libert\u00e9 individuelle, \u00e9viter les relations intimes, ne pas se rendre d\u00e9pendant d\u2019autrui et ne pas rendre autrui d\u00e9pendant de soi. Je n&rsquo;ai jamais pu trouver ni pu concevoir de voie plus vertueuse.<\/p>\n\n\n\n<p>Du reste, les lecteurs de Valeriy Chevtchouk, que je connais personnellement, pourront ais\u00e9ment me reconna\u00eetre dans la deuxi\u00e8me partie de <em>Duo sur berge<\/em>, une nouvelle en diptyque dans laquelle je suis par trop grossi\u00e8rement d\u00e9crit.<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"2\" data-mfn-post-scope=\"00000000000007760000000000000000_1796\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000007760000000000000000_1796-2\">2<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000000007760000000000000000_1796-2\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"2\">En ukrainien <em>\u0414\u0432\u043e\u0454 \u043d\u0430 \u0431\u0435\u0440\u0435\u0437\u0456 (Dvoy\u00e8 na Berezi) <\/em>publi\u00e9e en 1984, dont le second volet ou antistrophe s\u2019intitule<em> \u00ab\u2009Une aventure hors du commun\u2009\u00bb. <\/em>En ukrainien: <em>\u041e\u043a\u0430\u0437\u0456\u044f \u043d\u0435 \u043d\u0430\u0449\u043e\u0434\u0435\u043d\u044c (Okazia ne nachtchod\u00e8n).<\/em><\/span> Grossi\u00e8rement\u2009? Il faut dire que ce monsieur n\u2019a jamais re\u00e7u mon aval pour me d\u00e9crire, ou plut\u00f4t me d\u00e9crier. Et si je n\u2019ai jamais voulu faire d\u2019esclandre \u00e0 ce sujet, c\u2019est encore une fois pour une raison&nbsp;tr\u00e8s simple : juger qui que ce soit en ce monde n\u2019est pas dans mes habitudes, ce serait aller \u00e0 l\u2019encontre du principe m\u00eame de libert\u00e9 individuelle dont j\u2019ai fait ma devise&nbsp;; en somme, chacun est libre de faire ce qui lui pla\u00eet du moment que cela ne cause de tort&nbsp;\u00e0 personne\u2009; dire en revanche que cette lecture fut pour moi d\u2019un quelconque agr\u00e9ment serait parfaitement abusif. Mais puisqu\u2019on y d\u00e9voile assez fid\u00e8lement mon entourage, inutile de le refaire ici\u2009; les plus curieux pourront toujours se r\u00e9f\u00e9rer au volet en question, cette partie du diptyque \u00e9tant tout \u00e0 fait conforme et digne de foi. Ce pourrait \u00eatre comme un pr\u00e9ambule \u00e0 mon histoire, pr\u00e9ambule pour lequel je donne toute licence \u00e0 Valeriy Chevtchouk, sans quoi le r\u00e9cit qui va suivre pourrait manquer de clart\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center traducteur\">2<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai donc sorti mon sac \u00e0 dos, y ai gliss\u00e9 une petite tente monoplace et tout l\u2019attirail qu\u2019il me faut&nbsp;: petite hache, couteau, assiette en alu, cuill\u00e8re, sel, anti-moustiques, anti-taons, patates, condiments pour la <em>youchka<\/em> (soupe de poisson), cro\u00fbtons de pain \u2014 ces derniers s\u00e9ch\u00e9s par mes soins avant mon d\u00e9part \u2014, quart, th\u00e9, sucre et enfin canne \u00e0 lancer, canne \u00e0 poser et une petite \u00e9puisette pour les appas (ces trois derniers port\u00e9s \u00e0 la force des poignets). J\u2019y fourrai encore mon sac de couchage et montai ainsi charg\u00e9-pli\u00e9 dans le bus, direction&nbsp;les rives ombrag\u00e9es du Dnipr<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"3\" data-mfn-post-scope=\"00000000000007760000000000000000_1796\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000007760000000000000000_1796-3\">3<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000000007760000000000000000_1796-3\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"3\">Principal fleuve d\u2019Ukraine, deux fois plus long que la Loire. <em>Dnipro<\/em> en ukrainien, <em>Dniepr<\/em> en russe. Jadis <em>Danpar<\/em> au temps des Ostrogoths, <em>D\u0101napr<\/em> (<em>Rivi\u00e8re profonde<\/em>) pour les Scythes ou <em>Borysth\u00e8ne<\/em> chez H\u00e9rodote. L\u2019historien grec raconte \u00e0 ce propos que la femme-serpent Echidna aurait con\u00e7u avec H\u00e9racl\u00e8s le premier h\u00e9ros des Scythes&nbsp;: Scyth\u00e8s. Virgile quant \u00e0 lui, \u00e9voque les amours entre Zeus et Hora, une nymphe mi-femme, mi-serpent. C&rsquo;est en Scythie qu&rsquo;elle enfanta <strong>Colax\u00e8s<\/strong>, roi des Thraces bisaltes, issus des Scythes royaux. Les bijoux gr\u00e9co-scythes superposent souvent la D\u00e9esse serpentine et Cyb\u00e8le. Au XIe s. encore, un talisman princier invoquait sa protection.<\/span> et les \u00e9tangs de Kontcha-Zaspa o\u00f9 j\u2019avais mes habitudes, \u2014  alors me gagnait le sentiment d\u2019apaisement qui me gagne toujours lorsque je suis sur le point d\u2019accomplir cet acte d\u00e9licieux d\u2019\u00e9vasion vers la sainte, comme je l\u2019appelle, solitude.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a y est, ma petite tente est en place et je remue dans l\u2019herbe comme jadis le h\u00e9ros d\u2019<em>Intermezzo, <\/em>la nouvelle de M\u00e9kha\u00eflo Kotsyoub\u00e9nsk\u00e9\u00ef<em><sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"4\" data-mfn-post-scope=\"00000000000007760000000000000000_1796\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000007760000000000000000_1796-4\">4<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000000007760000000000000000_1796-4\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"4\">Dans cette nouvelle, Michel Kotsioubynsky traite de la place de l\u2019homme dans la nature, tel l\u2019artiste dans la soci\u00e9t\u00e9. Il s\u2019agit d\u2019un des grands \u00ab&nbsp;classiques&nbsp;\u00bb de la prose courte ukrainienne.<\/span><\/em>; \u00e0 perte de vue, d\u2019immenses solitudes, des herbes hautes et des cheveux-d\u2019anges pliant sous la brise l\u00e9g\u00e8re, des prairies en fleurs et de l\u2019air frais gorg\u00e9 de fragrances&nbsp;; au-dessus de ma t\u00eate un ciel et un soleil radieux inondent ces lieux presque d\u00e9serts, \u2014 c&rsquo;est alors que naissent en moi de sourdes et timides b\u00e9atitudes, je sens ce soleil et ce ciel s\u2019\u00e9pandre, non seulement sur les vertes \u00e9tendues, mais en mon \u00e2me\u2009aussi, car tout ici me comble, m\u2019exhausse et console.<\/p>\n\n\n\n<p>D\u2019humain par ici, il n\u2019est que les p\u00eacheurs accoutr\u00e9s de leur uniforme (un truc quasi-militaire) encore que ces derniers soient clou\u00e9s sur la berge au pied de leurs cannes, les yeux riv\u00e9s sur le bouchon et sans autre occupation que de surveiller ledit bouchon en le tirant parfois d\u2019un coup sec, \u2014 alors \u00e9clate par-dessus l\u2019onde la robe argent\u00e9e d\u2019une belle touche. Il y a aussi les mouettes, majestueuses lorsqu\u2019elles survolent ces eaux, et les alouettes qui gazouillent au-dessus de ma t\u00eate, tandis que r\u00e9sonne en moi leur petit timbre d\u2019argent. Parfois une grue cendr\u00e9e passant par-l\u00e0 comme tous les \u00e9t\u00e9s, traverse l\u2019\u00e9ther (sait-elle au moins qu\u2019elle est une esp\u00e8ce menac\u00e9e\u2009?) \u2014 chose qui ne risque pas d\u2019effrayer les corneilles, si nombreuses en ces lieux qu\u2019une seule nu\u00e9e suffit \u00e0 couvrir la moiti\u00e9 des cieux. Il arrive aussi qu\u2019au-dessus de moi, suspendu dans l\u2019azur, plane un milan noir, comp\u00e8re de la grue par ses facult\u00e9s d\u2019adaptation \u2014 on le voit parfois se poser sur une branche morte \u00e0 la cime d\u2019un arbre, pour s\u2019y tenir sombrement avec son bec crochu. Les arbres morts forment d\u2019improbables et fantastiques sculptures, chefs-d\u2019\u0153uvre d\u2019abstraction que j\u2019aime \u00e0 contempler tant me subjugue&nbsp;l\u2019al\u00e9atoire r\u00e9seau de leurs lignes et de leurs formes ; mais d\u2019une mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, sentir qu\u2019ici personne n\u2019a besoin de moi et que je n\u2019ai moi-m\u00eame besoin de personne, m\u2019agr\u00e9e grandement.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais c\u2019est pas le tout, l\u2019heure du d\u00e9jeuner approche et je deviens \u00e0 mon tour un de ces p\u00eacheurs clou\u00e9s sur la berge les yeux riv\u00e9s sur le bouchon, et lorsque ledit bouchon se met \u00e0 piquer vers le fond, mon c\u0153ur sautille de joie, je remonte ma ligne et voil\u00e0 qu\u2019un joli poisson crisp\u00e9 d\u2019effroi se tortille dans ma paume ; or comme tout p\u00eacheur qui se respecte, je suis impitoyable, j\u2019arrache donc ma victime \u00e0 l\u2019hame\u00e7on et la jette illico dans ma popote. Je ne p\u00eache en revanche que le strict n\u00e9cessaire, juste assez pour la youchka du midi et du soir, jamais davantage, autrement dit toujours selon mes besoins et dans les quantit\u00e9s pr\u00e9vues. C\u2019est la loi qui r\u00e8gne en ces  lieux et je m\u2019y soumets, car \u00e0 p\u00eacher davantage il n&rsquo;y aurait plus rien \u00e0 p\u00eacher.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019eau du lac est si claire qu\u2019on peut y voir le fond sablonneux dans lequel vagabonde l\u2019encore \u00e9tourdie et imprudente blanchaille ; j\u2019en rel\u00e2che le surplus rest\u00e9 dans ma bo\u00eete et tandis que le menu fretin s\u2019\u00e9parpille joyeusement, je ram\u00e8ne au bivouac du bois sec, le fends, l\u2019allume, cale ma popote, nettoie le poisson, les patates, et voil\u00e0 que dans un paisible bloubloutement ma popote me mitonne ma youchka en laissant jaillir du tr\u00e9fonds de ses entrailles, tant\u00f4t des morceaux de patate finement tranch\u00e9e, tant\u00f4t la belle silhouette p\u00e2lie d\u2019un poisson. Pendant ce temps, je trouve une petite bande de sable, m\u2019adosse au front du rivage et abaisse enfin les paupi\u00e8res. C\u2019est ici que je m\u2019abandonne au soleil, en sentant venir ses caresses et baisers qu&rsquo;aucune femme ne saurait prodiguer\u2009; j\u2019ai alors l\u2019impression d\u2019\u00eatre \u00e0 mon tour azur et diaphane, que ce ciel est ma propre t\u00eate o\u00f9 planent des oiseaux et s\u2019\u00e9l\u00e8vent parfois des mouettes au rire d\u2019argent. \u00c0 cet instant pr\u00e9cis, je ne pense qu\u2019au strict n\u00e9cessaire qui en fin de compte se r\u00e9sume \u00e0 peu de choses. Vraiment, les gens devraient vivre comme je vis ici&nbsp;: dans et avec la nature, en y puisant de temps \u00e0 autre ce dont ils ont besoin, pas davantage ; s\u2019abreuver du soleil et se donner \u00e0 lui, les narines emplies des senteurs de l\u2019herbage, de la flore et des eaux. Sottes pens\u00e9es, me direz-vous, mais \u00f4 combien r\u00e9jouissantes\u2009!<\/p>\n\n\n\n<p>Je sens que ma youchka est pr\u00eate, j\u2019en puise une lichette, son sublime bouquet m\u2019explose au nez. J\u2019en verse alors la moiti\u00e9 dans un quart, y ajoute quelques cro\u00fbtons et commence \u00e0 manger, les m\u00e2choires bien actives, en savourant non tant cette youchka que ce petit rituel.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Sur la rive d\u2019en face, des p\u00eacheurs se sont retrouv\u00e9s au bord du lac, et comme \u00e0 leur habitude, ils arrosent leurs exploits du jour en les mimant \u00e0 qui mieux mieux, en \u00e9cartant les bras, \u2014 tr\u00e8s peu pour moi, je ne touche plus \u00e0 la <em>horilka<\/em><sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"5\" data-mfn-post-scope=\"00000000000007760000000000000000_1796\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000007760000000000000000_1796-5\">5<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000000007760000000000000000_1796-5\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"5\">Horilka\u00a0: nom de la vodka en ukrainien<\/span> depuis un certain temps et leurs palabres, beaucoup trop primaires pour moi, ne pr\u00e9sentent aucun int\u00e9r\u00eat. Au vrai, j\u2019aurais pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 ne voir personne sur ces berges, mais o\u00f9 trouver \u00e0 notre \u00e9poque un endroit sans personne, vraiment personne\u2009? C\u2019est que les gens \u2014 ces dr\u00f4les de petites b\u00eates \u2014 ont tellement pullul\u00e9 ces derniers temps qu\u2019on en voit arriver de partout, d\u2019ailleurs il se trouve que je suis moi-m\u00eame un de ces petits insectes. Par cons\u00e9quent, o\u00f9 que j\u2019aille, o\u00f9 que je sois, je n\u2019\u00e9chapperai jamais aux gens\u2009; ce serait comme essayer d\u2019\u00e9chapper \u00e0 moi-m\u00eame, or \u00e0 ce que je sache, on n\u2019\u00e9chappe pas \u00e0 soi-m\u00eame. Pour y rem\u00e9dier, j\u2019ai un truc bien \u00e0 moi\u00a0: un petit coup de baguette et je me transforme en une sorte d\u2019appareil-photo magique qui braque tout ce petit monde au t\u00e9l\u00e9objectif, le doigt pr\u00eat au d\u00e9clic, attentif, surattentif m\u00eame, aux p\u00eacheurs que je tiens l\u00e0 au bout du viseur, alors tel un chasseur s\u2019appr\u00eatant \u00e0 faire feu, je presse la g\u00e2chette\u00a0imaginaire : les p\u00eacheurs s\u2019effacent de ma vue, commencent \u00e0 se dissoudre, ou plus exactement, \u00e0 se d\u00e9sanimer,\u00a0autrement passant \u00e0 l\u2019\u00e9tat d\u2019objets\u2009; et comme par enchantement, je me retrouve \u00e0 nouveau seul sur ces berges, d\u2019ailleurs que pourrions-nous avoir en commun, eux et moi ? Qu\u2019ils vivent leur vie, confin\u00e9s dans leurs propre espace et dimension, eux dans la leur et moi dans la mienne, ainsi finirais-je par devenir quelque chose de tout \u00e0 fait inapparent \u00e0 leurs yeux\u2009; nous serions alors mutuellement invisibles, tel que peuvent l\u2019\u00eatre les arbres ou les plantes qui ne risquent pas d\u2019irriter ni m\u00eame \u00eatre remarqu\u00e9s, puisqu\u2019on les tient ici pour quelque chose allant de soi.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais il est d\u2019autres fauteurs de troubles&nbsp;: les bronz\u00e9s en bagnole. Par chance, ceux-l\u00e0 ne viennent jamais de mon c\u00f4t\u00e9 et se cantonnent \u00e0 la rive d\u2019en face, encore qu\u2019ils soient parfaitement visibles depuis l\u2019endroit o\u00f9 je me trouve et que leurs jacasseries parviennent jusqu\u2019\u00e0 moi. C\u2019est toujours le m\u00eame topo&nbsp;: au d\u00e9but une bagnole d\u00e9boule sur la berge, des porti\u00e8res s\u2019ouvrent de chaque c\u00f4t\u00e9, puis comme dans un refrain sans fin, toute une tro\u00efka se met \u00e0 d\u00e9barquer&nbsp;: \u00ab&nbsp;lui, elle, le vieux, la vieille&nbsp;\u00bb, la petite smala des\u2009moujikets et enfin le cl\u00e9bard qui selon les go\u00fbts de ses ma\u00eetres sera de la taille d\u2019un chat ou d\u2019un veau, mais qui petit ou gros d\u00e9boulera sur la berge pour se d\u00e9gourdir les pattes et pousser ses aboiements, petits ou gros.<\/p>\n\n\n\n<p>Les bronz\u00e9s pendant ce temps, mettrons leurs corps \u00e0 l\u2019air : la plupart du temps, gondolants, malb\u00e2tis, boutonneux, bedonnants, r\u00e9pugnants, \u00e0 mon go\u00fbt du moins , \u2014 comme si encore un de ces artistes contemporains les avait saisis au couteau ou au pinceau\u2009; \u00e7a braille, \u00e7a beugle, \u00e7a s\u2019\u00e9clabousse, \u00e7a fait ou\u00efe, \u00e7a fait a\u00efe, puis \u00e7a se met en rond et dans un bruit vulgaire de mastication (que j\u2019imagine) \u00e7a boustifaille ; sur la nappe il y a des bouteilles, des thermos, des pots, des gamelles, \u2014 et quand tout ce petit monde a fini, \u00e7a ramasse les thermos, les gamelles, \u00e7a roule les pots, les bouteilles et les restes dans du papier journal ; \u00e7a balance tout sur place, \u00e7a part s\u2019affaler sur la plage (les adultes, s&rsquo;entend) puis \u00e7a reste inerte un long moment bras et jambes \u00e9tendus, pendant que dans les ventres (d\u00e9sol\u00e9, encore mon imagination) \u00e7a bloubloute comme la youchka dans ma popote, tandis que les petits, autrement dit la ribambelle des moujikets, remuent dans tous les sens, hurlent \u00e0 tue-t\u00eate, vont se baigner et d\u00e9fonce le sable, \u2014 parfois il en arrive plusieurs de bagnoles, et plusieurs groupes s\u2019\u00e9talent sur la berge.<\/p>\n\n\n\n<p>Je fais avec eux ce que je fais avec les p\u00eacheurs&nbsp;: mes yeux se refusent \u00e0 les voir, mes oreilles \u00e0 les entendre, je suis donc \u00e0 nouveau seul sur la berge et je me sens parfaitement bien, berc\u00e9 de calme et de silence, sans autre bruit que le doux chuintement des feuillages, tandis qu\u2019au loin s\u2019offre \u00e0 mon regard une vaste prairie o\u00f9 se tiennent toutes branches dehors, les plus basses touchant terre, de grands et beaux ch\u00eanes solitaires\u2009; \u00e0 fleur d\u2019eau, les saules ruissellent de lumi\u00e8re, tandis qu\u2019\u00e0 travers la plaine vagabondent muettement des ondes herbeuses vers un lointain bosquet de ch\u00eanes. Alors je devine la longue course du temps, lente et sereine, qui ne s\u2019\u00e9coule pas comme ces vagues, mais p\u00e9n\u00e8tre toute vie et tout \u00eatre&nbsp;: ch\u00eanes, herbes, saules, oiseaux, p\u00eacheurs, bronz\u00e9s et moi-m\u00eame simple mortel&nbsp;; elle nous ronge tous petit \u00e0 petit, vouant par l\u00e0-m\u00eame notre existence \u00e0 l\u2019implacable n\u00e9ant.<br><br>Les seuls gagnants ici, ce sont les arbres, qui m\u00eame morts vont durer sous la forme et l&rsquo;aspect de sculptures abstraites, alors que nous autres, \u00e9ph\u00e9m\u00e8res mochet\u00e9s contemporaines ou abstraites au jour pr\u00e9sent, finirons tous dans le n\u00e9ant comme un petit tas de bidoche f\u00e9tide. Mais cela ne me chagrine pas outre mesure, car j\u2019ai un autre souci : trouver mon \u00e9quilibre spirituel et unir autant que faire se peut mon esprit \u00e0 la grande paix c\u00e9leste, autrement dit j\u2019entre dans le rien avec mon esprit et c\u2019est bien en cela que r\u00e9side la v\u00e9ritable s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, \u2014 c\u2019est ainsi que je me forge \u00e0 mon retour en ville et le monde insens\u00e9 des hommes, man\u00e8ge de faux-semblants.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center traducteur\">3<\/p>\n\n\n\n<p>Le soir venu, aux toutes premi\u00e8res lueurs du cr\u00e9puscule, j\u2019ai sorti la popote que j\u2019avais enterr\u00e9e dans le sable pr\u00e8s de l\u2019eau avec son restant de youchka&nbsp;; j\u2019ai allum\u00e9 le feu et r\u00e9chauff\u00e9 la soupe avant de la manger avec des cro\u00fbtons.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est alors qu\u2019un de ces moments selon moi sacr\u00e9s et donnant \u00e0 ces fuites toute leur raison d\u2019\u00eatre, \u00e9tait sur le point d\u2019arriver&nbsp;: pr\u00e8s du feu, o\u00f9 de temps \u00e0 autre j\u2019ajoute quelque morceau de bois mort ramass\u00e9s dans la journ\u00e9e, je suis tranquillement assis, \u00e0 \u00e9couter le zoui-zoui des moustiques aux alentours. Et mon \u00eatre, \u00e0 mesure que la lumi\u00e8re tarit, se m\u00eale au grand et universel silence de la nuit. Les p\u00eacheurs ont abandonn\u00e9 ces berges depuis longtemps, les bronz\u00e9s depuis plus longtemps encore, et il n\u2019y a plus de chiens, plus de moujikets, plus de bagnoles. Dans le ciel plus un oiseau qui vole&nbsp;; autour de moi plus \u00e2me qui vive, \u00e0 part quelques canards sauvages partis pour caqueter au loin sur le lac o\u00f9 de temps \u00e0 autre un gros poisson en plongeant laisse \u00e9chapper un clac. Mais la grande sacralit\u00e9 du silence qui s\u2019installe \u00e0 mesure que le jour d\u00e9cline, ne perd rien de sa puret\u00e9, ce qui me pousse \u00e0 croire que le vrai silence, c\u2019est encore l\u2019obscurit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Certes, des braconniers traversent parfois l\u2019horizon avec leur barque et leurs filets, mais ce sont des \u00eatres sereins, prudents, m\u00e9fiants, si bien que rompre ce silence n\u2019est pas dans leurs habitudes, aussi voguent-ils sans mot dire jusqu\u2019\u00e0 se fondre dans le noir, telle l\u2019<em>ombre<\/em> <em>des anc\u00eatres disparus<\/em> ; ceci pour reprendre l\u2019analogie avec M\u00e9kha\u00eflo Kotsioubensk\u00e9\u00ef.<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"6\" data-mfn-post-scope=\"00000000000007760000000000000000_1796\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000007760000000000000000_1796-6\">6<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000000007760000000000000000_1796-6\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"6\"><em>L\u2019Ombre des anc\u00eatres disparus<\/em>, sans doute le roman le plus connu de M. Kotsioubynsky, brillamment adapt\u00e9 au cin\u00e9ma par Paradjanov dans <em>Les chevaux de feu<\/em>.<\/span> Immuable, je reste assis l\u00e0 sans cligner d\u2019un cil, \u00e0 contempler le feu qui change de ton, danse et vacille en crachant ses \u00e9tincelles vers le firmament, o\u00f9 ces derni\u00e8res finissent par se perdre, ou plus exactement s\u2019\u00e9teindre. Je plonge alors dans une \u00e9trange torpeur, pareille au nirvana, car \u00e0 suivre son fil fatal, le feu nous tient comme envo\u00fbt\u00e9s, pris dans le spleen, sorte de joie tranquille&nbsp;; et ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 cet instant qu\u2019on s\u2019en aper\u00e7oit&nbsp;: le calme du jour para\u00eet tout relatif et pr\u00e9caire compar\u00e9 \u00e0 la grande qui\u00e9tude du soir, ce dernier semblant \u00e0 son tour glisser telle la barque des braconniers, ou bien l\u2019ombre des anc\u00eatres disparus, dans la nuit. Car j\u2019avais beau vouloir me distinguer des p\u00eacheurs et autres bronz\u00e9s&nbsp;: les accuser eux, c\u2019\u00e9tait me viser moi\u2009; j\u2019avais beau transplanter leur existence dans un espace \u00e0 part, je ne pouvais m\u2019emp\u00eacher d\u2019\u00e9prouver cette sensation que par la chair et le sang, nous ne faisions qu\u2019un&nbsp;; et ce n\u2019est qu\u2019\u00e0 la tomb\u00e9e de la nuit, dans une compl\u00e8te et qui\u00e8te solitude que je parvenais \u00e0 me sortir du bien et du mal de la ville, acharn\u00e9e qu\u2019elle \u00e9tait \u00e0 me poursuivre, \u00e0 m\u2019agripper et m\u2019\u00e9corcher de ses doigts tentaculaires et griffus (en fin de compte, p\u00eacheurs et bronz\u00e9s n\u2019\u00e9taient eux-m\u00eames que des tentacules) or \u00e0 pr\u00e9sent que j\u2019\u00e9tais de nouveau seul pr\u00e8s de mon feu, j\u2019avais le sentiment d\u2019\u00eatre enfin sorti de leur \u00e9treinte, \u2014  \u00e7a voulait dire que j\u2019\u00e9tais vraiment seul, \u00e7a voulait dire que je pouvais vraiment profiter de mes vacances, \u00e7a voulait dire que j\u2019\u00e9tais vraiment certain de n\u2019en voir aucun d\u00e9bouler ici, \u00e0 me demander ceci ou cela ou bien me sortir des histoires vraies ou fausses, ni m\u00eame se rendre compte que j&rsquo;en avais rien \u00e0 faire.<br><br>Je devenais donc une part de cette obscurit\u00e9 \u2014 elle vivant en moi et moi en elle \u2014  avec pour seul gardien le feu qui veillait sur ce concubinage, feu qui fr\u00f4lait mon visage de son souffle ardent, feu qui me parlait de choses \u00e9ternelles bien que transitoires, feu projection de mon \u00ab&nbsp;moi&nbsp;\u00bb vivant au milieu de cet endroit d\u00e9sert\u2009; d\u2019ailleurs tout \u00eatre humain, me disais-je, n\u2019est qu\u2019un feu dans le d\u00e9sert, encore que pour le ressentir clairement, il faudrait  se tenir assis \u00e0 moiti\u00e9 fig\u00e9 pr\u00e8s d\u2019un feu, en pleine introspection<strong>\u2009<\/strong>; pendant ce temps, mon feu consommait tranquillement son d\u00eener de branchailles sans m\u00eame se jeter dessus, contrairement aux bronz\u00e9s de tout \u00e0 l\u2019heure\u2009; comme quoi aux heures sacr\u00e9es, m\u00eame le feu sait faire preuve de retenue.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019eau du lac m\u2019envoyait son souffle humide et je commen\u00e7ais vraiment \u00e0 comprendre ce qui avait pouss\u00e9 les sages de l\u2019Antiquit\u00e9 \u00e0 voir en l\u2019eau, l\u2019air et le feu les principes premiers de l\u2019Univers \u2014 car c&rsquo;est vraiment \u00e7a. Ne me restait plus qu\u2019une seule crainte : qu\u2019un fauve, bip\u00e8de ou quadrup\u00e8de, surgisse de l\u2019obscurit\u00e9, auquel cas je me serais vu dans l\u2019obligation d\u2019user de violence\u2009pour me d\u00e9fendre ; ce \u00e0 quoi d\u2019ailleurs je m&rsquo;\u00e9tais toujours pr\u00e9par\u00e9 durant mes escapades.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center traducteur\">4<\/p>\n\n\n\n<p>Depuis quelque temps, je cours le matin. En ville, ceux qui font \u00e7a dans la rue passent le plus clair du temps pour des ahuris, et si le petit citadin s\u00e9dentaire et ramolli les toise d\u2019un \u0153il narquois, c\u2019est que d\u2019une certaine fa\u00e7on les courants r\u00e9sistent \u00e0 la majorit\u00e9 des non-courants, lesquels ne courent pas les rues et ne s\u2019empressent gu\u00e8re de le faire\u2009; or j\u2019ai beau me dire que le regard d\u2019autrui n\u2019a pas de prise sur moi, je ressens comme une g\u00eane au fond de l\u2019\u00e2me d\u00e8s qu\u2019on me regarde courir, \u2014 c\u2019est que je ne dois pas faire partie de ces m\u2019as-tu-vu qui se mettent sans cesse en avant, mon instinct dominant devant moins tenir du pr\u00e9dateur qui se croit tout permis que d\u2019un animal autrement paisible&nbsp;; en d\u2019autres mots, je fais partie de ceux qui au nom de leur paix int\u00e9rieure vivent ou essaient de vivre cach\u00e9s dans leur petite maison d\u2019escargot, parfaitement satisfaits de leur petit r\u00f4le discret. Ici, au milieu de ces prairies, je pouvais me permettre d\u2019aller courir, pour ainsi dire, libre et sans complexe.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est dans cet \u00e9tat d\u2019esprit que je sortis de ma tente le lendemain matin, m\u2019\u00e9tirant d\u00e9licieusement. Or je fus conduit \u00e0 sursauter, de stupeur&nbsp;entends-je : car sur cette petite plage o\u00f9 j\u2019aimais \u00e0 me pr\u00e9lasser, l\u00e0 m\u00eame o\u00f9 j\u2019attrapais mon poisson et enterrais ma popote, une cr\u00e9ature de sexe f\u00e9minin se tenait accroupie, v\u00eatue d\u2019une longue jupe en jean \u00e9vas\u00e9e qui la couvrait jusqu\u2019aux pieds, assortie d\u2019une petite blouse en jean elle aussi. La cr\u00e9ature de sexe f\u00e9minin tra\u00e7ait \u00e0 l\u2019aide d\u2019un ramillon d\u2019\u00e9tranges zigzags sur le sable. Je laissai \u00e9chapper un toussotement. La personne de sexe f\u00e9minin tourna alors sa t\u00eate vers moi&nbsp;: c\u2019\u00e9tait comme me prendre un seau d\u2019eau glac\u00e9e en pleine face\u2009; elle se mit alors debout et repartit tranquillement le long de la rive sans se retourner, quoiqu\u2019en laissant sa jupe \u00e9vas\u00e9e souligner ses d\u00e9hanchements&nbsp;: pieds nus, elle allait. Je n\u2019avais pas eu le temps de voir son visage, mais au demeurant la personne de sexe f\u00e9minin avait l\u2019air plut\u00f4t bien faite, quoiqu\u2019un peu repl\u00e8te. J\u2019avais \u00e9galement not\u00e9 ceci : c\u2019\u00e9tait quelqu\u2019un de jeune. Dans la mesure o\u00f9 les bronz\u00e9s ne venaient jamais s\u2019aventurer de mon c\u00f4t\u00e9 et les p\u00eacheurs assez rarement, la presqu\u2019\u00eele o\u00f9 j\u2019\u00e9tais install\u00e9 \u00e9tant d\u00e9fendue par d\u2019\u00e9pais ronciers sauvages, entrecoup\u00e9s d\u2019herbes hautes et rigides, tranchantes comme des couteaux \u2014, grande fut ma surprise en d\u00e9couvrant la pr\u00e9sence, \u00e0 proximit\u00e9 de ma tente, de cette jeune-femme ou fille.<br><br>Pour arriver ici, elle avait d\u00fb probablement longer le lac, ce qui \u00e0 pied n\u2019\u00e9tait gu\u00e8re plus \u00e9vident. Je restais donc plant\u00e9 comme un niquedouille, les yeux b\u00eatement \u00e9carquill\u00e9s et regardant partir au loin de son pas lent, indolent et presque langoureux, cette apparition qui devinant mes regards, \u00e9talait ses appas f\u00e9minins telle un mannequin, quoiqu\u2019avec plus de gr\u00e2ce, car cette gr\u00e2ce chez elle \u00e9tait inn\u00e9e, contrairement \u00e0 celle des mannequins dress\u00e9s \u00e0 cela. Je la suivais d\u2019autant plus du regard que je savais la personne de sexe f\u00e9minin engag\u00e9e dans un cul-de-sac avec au bout de son chemin des bourbiers et des marais s\u2019\u00e9tendant jusqu\u2019au c\u0153ur de la presqu\u2019\u00eele, elle-m\u00eame entrecoup\u00e9e d\u2019un mur de ronces quasiment infranchissable.<\/p>\n\n\n\n<p>La personne de sexe f\u00e9minin \u00e9tait arriv\u00e9e \u00e0 hauteur des taillis sans se retourner une seule fois, puis, sans pr\u00e9venir, elle finit par s\u2019\u00e9vanouir sous mes yeux, comme si elle avait plong\u00e9 dans les fourr\u00e9es et disparu aussit\u00f4t. Je restai ainsi \u00e9baubi quelques instants, avant de jeter un \u0153il sur le sable que la personne venait de fouler&nbsp;: aucune trace de pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Je secouai alors la t\u00eate, comme un cheval qui s\u2019\u00e9broue, avec cette dr\u00f4le d\u2019impression que j\u2019allais bient\u00f4t me r\u00e9veiller et que tout cela n\u2019aura \u00e9t\u00e9 qu\u2019un mauvais r\u00eave. J&rsquo;oubliais : elle avait dessin\u00e9 quelque chose sur le sable \u00e0 l\u2019aide d\u2019un ramillon. J\u2019y jetai un \u0153il, le sable \u00e9tait lisse et intact\u2009; or apr\u00e8s les torrents de pluie de cette nuit, mes empreintes de la veille avaient elles-m\u00eames disparu. Je ne suis pas quelqu\u2019un de superstitieux, je ne verse pas dans l\u2019occulte, mais par trois fois j&rsquo;ai crachot\u00e9 par-dessus mon \u00e9paule. Puis j\u2019ai referm\u00e9 la tente en prenant soin de bien tirer les fermetures \u00e9clair en haut et sur les c\u00f4t\u00e9s, et surtout, de cadenasser les trois languettes \u2014 simple pr\u00e9caution contre une intrusion en mon absence \u2014, puis je me suis rendu sur la rive, d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 courir&nbsp;contre vents et mar\u00e9es\u2009; au diable ces petites paysannes qui pour une raison qui m\u2019\u00e9chappe s\u2019aventurent de bon matin sur des terres inhabit\u00e9es, c\u2019est leur probl\u00e8me\u2009; par contre il fallait que j\u2019aille v\u00e9rifier \u00e0 tout hasard, si s&rsquo;il n&rsquo;y avait de tente plant\u00e9e sur le chemin par lequel elle \u00e9tait repartie.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 en train de courir le long d\u2019un splendide sentier verdoyant o\u00f9 l\u2019herbe pliait moelleusement sous mes pieds\u2009; tout heureux, j\u2019emplissais mes poumons de cet air humide et frais qu&rsquo;en ville\u2009on ne trouve pas ; tout \u00e9tincelait et luisait \u00e7\u00e0 et l\u00e0 sous la ros\u00e9e, c\u2019\u00e9tait frais de partout, comme briqu\u00e9\u2009et rinc\u00e9 \u00e0 grand jets ; un mince filet de brume flottait au-dessus de ces \u00e9tendues lacustres, ponctu\u00e9es de silhouettes immobiles, faisant penser \u00e0 des \u00e9pouvantails de p\u00eacheurs, avec leurs cannes et leur accoutrement quasi-militaire, \u00e0 moins que ce ne fussent de vieilles souches d\u2019arbres morts \u2014 d\u2019ailleurs qu\u2019importe, ils ne m\u2019int\u00e9ressent pas ! &nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Je m\u2019enfon\u00e7ais de plus en plus dans le bocage, sautant par-dessus de petites mares brun\u00e2tres, ou bien, lorsqu\u2019elles \u00e9taient trop grandes, passant \u00e0 travers en faisait \u00e9clabousser l\u2019eau jaunie et sale, tandis qu\u2019une joie limpide s\u2019emparait de moi \u00e0 la vue du soleil-levant (juste l\u00e0, \u00e0 l\u2019horizon) ample, jaune, pas tout-\u00e0-fait chaud encore et arrosant le monde de ses rayons d\u2019or qui aux creux des tiges et des limbes \u00e9gayaient herbages et feuillages dans leur bain de ros\u00e9e. C\u2019en \u00e9tait fini des regards narquois, j\u2019\u00e9tais seul sur cette route qui semblait sans fin, bien qu\u2019au fond je sus o\u00f9 elle menait&nbsp;: au Dnipr, o\u00f9 d\u2019ingrates b\u00e2tisses avaient \u00e9t\u00e9 entass\u00e9es, o\u00f9 gisait abandonn\u00e9 un vieux rafiot d\u00e9soss\u00e9 par des jeunes sur une plage de sable gris abondamment souill\u00e9e par les bronz\u00e9s. Ayant bien s\u00fbr rebrouss\u00e9 chemin avant d\u2019y parvenir, c\u2019est d\u00e9sormais dans mon dos que dardait le soleil-levant, laissant mon ombre oblongue passer devant. Non, c\u2019est merveilleux de se lever comme \u00e7a, aux aurores \u2014 la dr\u00f4le de rencontre de ce matin m\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 sortie de la t\u00eate.<\/p>\n\n\n\n<p>Or en prenant la contre-all\u00e9e pour rejoindre ma petite tente, la m\u00eame silhouette de femme toute-en-jean \u00e9tait brusquement r\u00e9apparue, marchant au loin tranquillement, le dos face \u00e0 moi, autrement dit, non pas dans ma direction, mais \u00e0 l\u2019oppos\u00e9. N\u2019ayant aucune intention de la revoir, je revins sur mes pas, le temps de faire un peu de gymnastique au bord du chemin principal durant une petite demi-heure. Apr\u00e8s quoi, je repris la direction de ma tente avec, je dois dire, une certaine appr\u00e9hension&nbsp;: c\u2019est que retomber nez \u00e0 nez avec la personne de sexe f\u00e9minin n\u2019\u00e9tait vraiment pas dans mes projets. Arriv\u00e9 au bivouac, je piquai une t\u00eate puis allumai le feu pour la popote, \u2014 j\u2019avais l\u2019intention de me faire du th\u00e9, ce qui avec quelques cro\u00fbtons de pain sec devait constituer mon petit-d\u00e9jeuner. Le temps que l\u2019eau se mette \u00e0 bouillir, j\u2019attrapai quelques app\u00e2ts et installai mes lignes. C\u2019est l\u00e0 que j\u2019aper\u00e7us au loin dans le lac, une esp\u00e8ce de b\u00eate rampante&nbsp;: couleuvre ou serpent, nageant la t\u00eate hors de l\u2019eau. \u00c9vitant d\u2019instinct tout ce qui rampe, je ressenti un frisson en me disant qu\u2019il valait mieux fermer la tente compl\u00e8tement cette nuit, sinon j\u2019\u00e9tais bon pour recevoir une fois de plus un de ces rampe-par-terre et assimil\u00e9s. C\u2019est alors que le bouchon se mit \u00e0 dodiner, avant de prendre le fond&nbsp;; je soulevai ma canne et de l\u2019eau sortit une petite perche.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c7a commen\u00e7ait \u00e0 bien mordre, et poisson apr\u00e8s poisson, j\u2019atteignais bient\u00f4t mon quota quotidien. Ma popote \u00e9tant arriv\u00e9e \u00e0 \u00e9bullition, j\u2019y jetai le th\u00e9 et le laissai infuser hors du feu. C\u2019est l\u00e0 qu&rsquo;\u00e0 nouveau j\u2019aper\u00e7us, de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du lac, autrement dit sur la plage des bronz\u00e9s-en-bagnole (ainsi les d\u00e9finis-je), cette fille ou cette femme toute-en-jean m\u00e9lancoliquement assise au-dessus de l\u2019onde, sur une branche affaiss\u00e9e&nbsp;; elle avait, semble-t-il, les yeux tourn\u00e9s dans ma direction, et vu la distance, son visage \u00e9tait toujours impossible \u00e0 distinguer.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est curieux \u00e9galement, mais aujourd\u2019hui les p\u00eacheurs semblaient avoir mis les voiles vers quelque rivage lointain\u2009; il n\u2019en restait plus aucun dans les parages, aussi me retrouvais-je pour ainsi dire seul \u00e0 seul avec la personne de sexe f\u00e9minin.<\/p>\n\n\n\n<p>La nature humaine doit conna\u00eetre son lot d\u2019\u00e9tranget\u00e9s elle aussi, car pour une raison que j\u2019ignore, j\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 en train de regretter de ne pas l\u2019avoir rattrap\u00e9e tout \u00e0 l\u2019heure sur le chemin, histoire de voir comment elle \u00e9tait&nbsp;: belle ou vilaine\u2009? \u00c0 peine avais-je commis cette pens\u00e9e que j\u2019en \u00e9tais d\u00e9j\u00e0 \u00e0 me lancer de pieux reproches&nbsp;: mais qu\u2019est-ce que \u00e7a peut bien faire, qu&rsquo;elle soit belle ou vilaine\u2009? C\u2019est sa vie, elle peut bien errer o\u00f9 bon lui semble, je n\u2019en fais pas grand cas&nbsp;; d&rsquo;ailleurs conter fleurette ne m\u2019int\u00e9resse plus depuis longtemps comme je m\u2019en confiais plus haut, et pour aller au bout de cette confession, j&rsquo;avoue que n\u2019ai jamais \u00e9t\u00e9 port\u00e9 sur la chose, qui plus est, j\u2019ai toujours la ferme intention de pr\u00e9server ma libert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ai donc tourn\u00e9 le dos \u00e0 cette chim\u00e8re, avant de remplir mon quart, attraper deux ou trois cro\u00fbtons, d\u00e9plier la chaise en toile \u00e0 cause du sable encore mouill\u00e9, pour me poser enfin et prendre le th\u00e9 tranquillement. Mais prendre le th\u00e9 tranquillement n\u2019\u00e9tait plus de mise, la personne de sexe f\u00e9minin sur la rive d\u2019en face s&rsquo;\u00e9tant relev\u00e9e, entamant un lent d\u00e9shabillage\u2009; et bien que ma position f\u00fbt compl\u00e8tement oblique au regard de la sienne, je ne pouvais pas ne pas remarquer son petit man\u00e8ge. C\u2019est ici que ma nature masculine se vit brusquement tirer de sa torpeur\u2009; bon gr\u00e9 mal gr\u00e9, je n\u2019\u00e9tais plus assis de c\u00f4t\u00e9, mais bien en face d\u2019elle, assistant d\u00e9sormais \u00e0 ce lent striptease sans pouvoir en d\u00e9coller mes yeux. Elle retira d\u2019abord son chemisier, laissant \u00e9clater au grand jour de g\u00e9n\u00e9reux seins blancs que rien ne recouvrait d\u2019ailleurs. Puis elle jeta son v\u00eatement par terre, sans jamais regarder dans ma direction, mais en exhibant clairement ses appas. Elle resta ainsi un moment, \u00e0 jeter ses feux \u00e0 demi-nue, puis elle d\u00e9grafa sa jupe en jean, laquelle glissa \u00e0 ses pieds. Un petit pas dehors, et elle reprit ses d\u00e9ambulations au bord de l\u2019eau&nbsp;: ne portant rien qu\u2019une petite culotte couleur chair, elle donnait de loin l\u2019illusion d\u2019\u00eatre nue. Je sentis ma gorge tressaillir et mon corps trembler\u2009; pourtant mes yeux se referm\u00e8rent chastement, car la m\u00eame sensation&nbsp;me prenait de nouveau : ce que je voyais-l\u00e0 ne pouvait \u00eatre qu\u2019illusion.<\/p>\n\n\n\n<p>Lorsque j\u2019ouvris les yeux, la personne de sexe f\u00e9minin \u00f4tait d\u2019un geste lent sa petite culotte, avant de la jeter n\u00e9gligemment sur le c\u00f4t\u00e9\u2009; son corps \u00e9tonnant de clart\u00e9 p\u00e9tillait dans le soleil matinal. Elle se tenait au-dessus de la rive telle une sculpture sublime, et moi qui ne me sentais plus la force de bouger, pas m\u00eame d\u2019un poil, j\u2019\u00e9tais pris de l\u2019h\u00e9b\u00e9tement le plus total&nbsp;; ma chair se raidissait, mes yeux m\u2019\u00e9chappaient, envol\u00e9s depuis longtemps vers cette illumin\u00e9e de soleil et de ce fait ardente apparition, merveille des merveilles qui n\u2019en finissait pas.<\/p>\n\n\n\n<p>S\u2019avan\u00e7ant sur le sable au plus pr\u00e8s du bord, elle toucha l\u2019eau de la pointe du pied. Soudain une onde chatoyante embrasa les eaux, comme si de cet endroit avait jailli l\u2019\u00e9tincelle. Alors que mon th\u00e9 aux cro\u00fbtons d\u00e9tremp\u00e9s \u00e9tait en train de refroidir dans ma main engourdie, je la regardais et la regardais encore, incapable d\u2019en d\u00e9coller mes yeux. Elle se promenait sur le sable humide et durci, tout en me laissant admirer sa plastique sous tous les angles&nbsp;: de c\u00f4t\u00e9, de face, de dos, comme pour faire valoir ses arguments, qu\u2019elle avait convaincants je dois dire. Puis elle entra dans l\u2019eau, tr\u00e8s lentement, pouce par pouce, peu \u00e0 peu immerg\u00e9e et soustraite de ce fait \u00e0 mon regard enflamm\u00e9, jusqu\u2019\u00e0 ce que sa g\u00e9n\u00e9reuse poitrine vienne s\u2019\u00e9tendre \u00e0 fleur d\u2019eau, \u2012 c\u2019est alors qu\u2019elle s\u2019\u00e9lan\u00e7a pour nager. Non pas de mon c\u00f4t\u00e9, mais le long de la rive, la t\u00eate&nbsp;hors de l\u2019eau\u2009; alors me saisit l\u2019id\u00e9e compl\u00e8tement folle qu\u2019elle \u00e9tait en train de nager comme l\u2019autre esp\u00e8ce de b\u00eate rampante&nbsp;: couleuvre ou serpent.<\/p>\n\n\n\n<p>Tressaillant des pieds \u00e0 la t\u00eate, j\u2019essayais d\u2019\u00e9chapper \u00e0 ce leurre, car oui, j\u2019en \u00e9tais d\u00e9sormais certain, c\u2019est bien \u00e0 un leurre que j\u2019avais \u00e0 faire, l\u00e0, en face, et il m\u2019\u00e9tait impossible de bouger, ne serait-ce que d\u2019un pouce, pour sortir enfin de cette myst\u00e9rieuse torpeur, comme si l\u2019on m\u2019avait hypnotis\u00e9, envo\u00fbt\u00e9 ou que sais-je\u2009!<\/p>\n\n\n\n<p>La personne de sexe f\u00e9minin ne nageait plus depuis un moment, elle s\u2019\u00e9tait mise debout et commen\u00e7ait \u00e0 revenir au sec, me d\u00e9voilant d\u2019un geste toujours lent sa chair d\u00e9nud\u00e9e. Et ce corps \u00e9tincelait de nouveau \u00e0 fleur de soleil, comme recouvert d\u2019or, et bien plus encore, \u00e0 pr\u00e9sent que la lumi\u00e8re s\u2019\u00e9battait sur l\u2019humide. Elle atteignit la rive et commen\u00e7ait \u00e0 se rev\u00eatir aussi nonchalamment qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait d\u00e9v\u00eatue&nbsp;: elle enfila d\u2019abord sa petite culotte puis sa jupe en jean par-dessus sa t\u00eate, elle se reboutonna et se tint immobile, les seins \u00e0 l\u2019air quelque instant avant de remettre sa petite blouse. Elle reprit sa promenade le long de la berge, faussement indiff\u00e9rente et pensive, comme si je n\u2019\u00e9tais pas sur la berge d\u2019en face, puis elle continua ainsi sans jamais se retourner, jusqu\u2019\u00e0 s\u2019effacer de ma vue. Je replis mon souffle, tremblant comme une feuille. D\u2019ailleurs, j\u2019en avais apr\u00e8s cette vicieuse&nbsp;: faisait-elle m\u00e9tier de son corps ou qu\u2019est-ce\u2009? Or, s\u2019il y a bien une chose qui m\u2019avais mis hors de moi, c\u2019est que moi, moi et ma sto\u00efque posture, ma haute sapience, ma p\u00e9dante froideur et mon renoncement aux plaisirs d\u2019ici-bas, je m\u2019\u00e9tais comport\u00e9 dans cette affaire comme le plus veule et le plus minable des bouffons. Non pas vis-\u00e0-vis d\u2019elle, mais de moi. Quelle honte !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center traducteur\">5<\/p>\n\n\n\n<p>Par cons\u00e9quent ma s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 et mon humeur toute intermezzienne, si je puis m\u2019exprimer ainsi, \u00e9taient an\u00e9anties. Je d\u00e9cidai de quitter cet emplacement, aussi commode f\u00fbt-il, pour m\u2019enfoncer dans un coin perdu o\u00f9 il n\u2019y aurait ni bronz\u00e9s-en-bagnole, ni paysannes vicieuses en mal de chastes ermites, et moins de p\u00eacheurs, bien qu\u2019\u00e0 l\u2019inverse des bronz\u00e9s et des paysannes que l\u2019on pouvait \u00e9viter, les p\u00eacheurs, eux, ne&nbsp;risquaient pas de l\u2019\u00eatre\u2009: c\u2019est que cette petite r\u00e9publique aussi obstin\u00e9e qu\u2019envahissante, est capable de coloniser les moindres recoins, d\u2019ailleurs dans ces parages il y en a toujours eu et il en reste encore beaucoup. Cela dit, riv\u00e9s qu\u2019ils sont \u00e0 leurs cannes et leurs bouchons, on peut toujours s\u2019arranger avec les p\u00eacheurs\u2009; le monde alentour les indiff\u00e8re, ma personne d\u2019autant plus. Le pire, c\u2019est que le coin regorgeait d\u2019appas, ce qui facilitait la p\u00eache, or je n\u2019avais pas assez de provisions avec moi. Au nouvel emplacement, il me faudrait de nouveau attirer le poisson avant de pouvoir le p\u00eacher. D\u2019un autre c\u00f4t\u00e9, la prairie ne manquait pas d\u2019oseille sauvage, j\u2019allais donc pouvoir me faire un bortch vert, \u00e0 l\u2019oseille sauvage. Voil\u00e0 qui \u00e9tait rassurant, j\u2019ai donc commenc\u00e9 \u00e0 plier bagages. Ce qui m\u2019a pris pas mal de temps (pour \u00eatre tout \u00e0 fait honn\u00eate) \u00e0 force de guetter ici et l\u00e0 l\u2019\u00e9ventuelle r\u00e9apparition de la paysanne-en-jean ; mais elle n&rsquo;est pas r\u00e9apparue. Gr\u00e2ce au ciel, me suis-je dit. J\u2019ai enfil\u00e9 mon sac \u00e0 dos, pris mon sac de provisions dans une main et dans l\u2019autre la canne \u00e0 lancer enfil\u00e9e dans son \u00e9tui, puis j\u2019ai mis les voiles.<br><br>Or au d\u00e9tour d\u2019un chemin, un nouvel impr\u00e9vu m\u2019attendait&nbsp;: un serpent avait d\u00e9boul\u00e9 des fourr\u00e9es, quasiment sous mes pieds. Il ne s\u2019agissait pas d\u2019une couleuvre, \u00e7a, je l\u2019avais bien vu \u00e0 l\u2019absence d\u2019anneau jaune sur sa t\u00eate, ainsi qu\u2019\u00e0 sa fa\u00e7on de siffler et de se cabrer. Effray\u00e9, j\u2019avais fait un bond en arri\u00e8re et m\u2019\u00e9tais mis \u00e0 courir, encore que courir charg\u00e9 comme j\u2019\u00e9tais n\u2019avait rien d\u2019ais\u00e9. Je finis par m\u2019arr\u00eater pour regarder derri\u00e8re moi&nbsp;: le serpent n\u2019\u00e9tait pas \u00e0 mes trousses. Vu que je portais des bottes en caoutchouc, je m\u2019\u00e9tais peut-\u00eatre affol\u00e9 un peu vite, mais la peur bien souvent l\u2019emporte sur le bon sens et la jugeote. D\u2019ailleurs j\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 en train de contourner l\u2019obstacle, en prenant garde o\u00f9 je mettais les pieds.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Plus rien d\u00e9sormais n\u2019entravait ma progression, j\u2019avan\u00e7ais droit devant, inond\u00e9 de sueur sous cette chaleur qui devenait \u00e9touffante \u00e0 mesure que je m\u2019enfon\u00e7ais dans le bocage. Je restais n\u00e9anmoins sur mes gardes, imaginant des serpents&nbsp;et des couleuvres\u2009arrivant de partout ; et lorsque mon pied butait contre une tige rampante au milieu des taillis, je scrutais l\u2019endroit la peur au ventre. Je regardai enfin du c\u00f4t\u00e9 par lequel j\u2019\u00e9tais arriv\u00e9 et de nouveau m\u2019apparut cette silhouette de femme solitaire qui cette fois marchait dans ma direction, autrement dit, face \u00e0 moi. Son visage \u00e9tait cependant trop \u00e9loign\u00e9 pour \u00eatre discernable. Je jurai par tous les diables et crachai encore par trois fois, en l\u00e2chant comme par superstition un incantatoire \u00ab\u2009<em>cr\u00e8ve et disparais, maudite cr\u00e9ature\u2009!\u2009<\/em>\u00bb, avant de m\u2019en retourner prestement dans le sous-bois, alors que je pouvais tr\u00e8s bien continuer le long de la route : <em>mais des fois qu\u2019elle me suive<\/em>, me disais-je, id\u00e9e compl\u00e8tement sotte \u00e7a aussi.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u00e0 serpentait un sentier \u00e0 peine marqu\u00e9, avec de chaque c\u00f4t\u00e9 d\u2019\u00e9paisse touffes de la\u00eeches, et plein de boue aussi. J\u2019ai d\u00fb traverser plus d\u2019une orni\u00e8re avant de tomber sur un autre lac, mais tellement infest\u00e9 de p\u00eacheurs, que je ne m\u2019y suis pas arr\u00eat\u00e9. D\u2019ailleurs, je savais que l\u2019eau du lac sentirait la vase, alors qu\u2019il me fallait de l&rsquo;eau claire pour la youchka et le th\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Je me retournai une fois de plus, pour voir si l\u2019esp\u00e8ce de chim\u00e8re n\u2019\u00e9tait pas derri\u00e8re moi ; mais elle n\u2019y \u00e9tait pas. Et puis \u00e0 quoi bon me pers\u00e9cuter comme \u00e7a, sans raison&nbsp;; non, ce devait \u00eatre encore une de ces foldingues en mal d\u2019\u00e9l\u00e9gies champ\u00eatres, et assez insolente avec \u00e7a, pour jouer avec mes nerfs, sachant tr\u00e8s bien que je n\u2019allais pas enjamber le lac pour lui tomber dessus. El\u00e9gies qui allaient mal finir pour elle,<strong> <\/strong>pensais-je encore, si jamais des p\u00eacheurs passablement \u00e9m\u00e9ch\u00e9s venaient \u00e0 la violer seule et sans d\u00e9fense&nbsp;; apr\u00e8s quoi, me dis-je non sans ranc\u0153ur, la po\u00e9sie des champs ne risquerait plus de la charmer, parce que tout le monde n\u2019est pas capable, comme moi, de fuir les tentations f\u00e9minines. \u2014 <em>C\u2019est \u00e7a, amuse-toi\u2009! <\/em>marmonnai-je m\u00e9chamment. <em>Un de ces quatre, tu t\u2019amuseras moins\u2009!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ce ton rageur avait de quoi me surprendre moi-m\u00eame, car enfin, pourquoi m\u2019emporter de la sorte\u2009? D\u2019accord, j\u2019avais crois\u00e9 plusieurs fois une esp\u00e8ce de folasse&nbsp;; d\u2019accord, elle s\u2019\u00e9tait baign\u00e9e toute nue dans un endroit sauvage et retir\u00e9 \u2014 mais qu\u2019y avait-il de si insolite\u2009?<\/p>\n\n\n\n<p>Je longeais un sentier, toujours \u00e0 pas prudents, jusqu\u2019\u00e0 parvenir aux abords d\u2019un lac\u2009; des voitures \u00e9taient gar\u00e9es l\u00e0, porti\u00e8res ouvertes des deux c\u00f4t\u00e9s, \u2014 autrement dit, pas de place pour moi ici non plus. C\u2019\u00e9tait des bronz\u00e9s, toute une nich\u00e9e : un vieux, une vieille, des entre-deux-\u00e2ges, et des plus jeunes, avec une ribambelle de moujikets batifolant dans l\u2019eau \u00e0 l\u2019en rendre bouillonnante. Par terre des nappes, et sur elles, comme dans l\u2019interminable comptine du pope qui avait un chien\u00a0: des bouteilles, des thermos, des casseroles, pots, conserves, fruits, l\u00e9gumes.<\/p>\n\n\n\n<p>Je passai mon chemin, sachant qu\u2019un peu plus loin se trouvait un autre lac, ou plut\u00f4t un \u00e9tang  \u00e0 l\u2019eau plus ou moins claire. Si jamais rien ne se pr\u00e9sentait l\u00e0-bas non plus, j\u2019allais devoir improviser, ne connaissant pas d\u2019autre coin dans les parages. Sur ces entrefaites, le sentiment d\u2019\u00eatre suivi ne me quittait pas davantage. Je m\u2019arr\u00eatai donc \u00e0 plusieurs reprises, me dissimulant parfois derri\u00e8re la branche d\u2019un ch\u00eane pour guetter ma poursuivante, mais bien \u00e9videmment ces craintes n\u2019\u00e9taient que le fruit de mon \u00e9nervement. Sotte nature que celle des hommes&nbsp;: elle peut les rendre insatiables de femmes, tout comme leur \u00f4ter le moindre penchant pour cette gente et en faire de parfaits asexuels. Mais dans ce cas, mieux vaut fuir les tentations, parce que les tentations \u00e7a excite le c\u00f4t\u00e9 sombre de l\u2019\u00eatre masculin,&nbsp;si bien que l\u2019individu finit par ne plus s\u2019appartenir, un peu comme ces alcooliques abstinents qui une fois parvenus \u00e0 leurs limites vont s\u2019envoyer un verre machinalement. Et l\u00e0, c\u2019est reparti&nbsp;: un verre, puis deux, puis trois, et le sujet, symboliquement parlant, se retrouve sous le joug&nbsp;: qui de la bibine, qui de la chair f\u00e9minine. Je me suis dit alors qu\u2019il fallait se tenir sur ses gardes et savoir se montrer \u00e0 la hauteur au moment de la tentation. En somme, j\u2019\u00e9tais en train de me glorifier d\u2019avoir quitt\u00e9 l\u2019ancien emplacement, jusqu\u2019\u00e0 voir en cette d\u00e9sertion une marque de bravoure et de sagesse. Ainsi vont les choses, pour s\u00fbr. Savoir se convaincre soi-m\u00eame, c\u2019est savoir se dominer, et la ma\u00eetrise de soi suscite en retour un surplus de courage. De courage, ou de faiblesse, peu importe, pourvu qu\u2019on n\u2019y laisse pas sa libert\u00e9. Ainsi voyais-je un rapport entre le sentiment d\u2019\u00eatre suivi et les inhibitions engendr\u00e9es par les troubles caus\u00e9s \u00e0 ma tranquillit\u00e9 et mon humeur tout intermezzienne, alors que j&rsquo;aspire \u00e0 me ressourcer et me renforcer spirituellement\u2009; c\u2019est pourtant simple : on fuit le monde non tant par courage que par manque de courage face \u00e0 lui.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center traducteur\">6<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le lac o\u00f9 je venais d\u2019arriver voguaient des canards sauvages. Ils s\u2019arrach\u00e8rent \u00e0 la bande de roseaux qui longeait la berge et dans une nu\u00e9e de cris s\u2019envol\u00e8rent ailleurs. Fort bien, me dis-je&nbsp;: au moins ici, c\u2019est vide et d\u00e9sert. Je trouvai un petit coin, libre de roseaux et recouvert de sable\u2009; pr\u00e8s du bord, des piquets de lignes pointaient au-dessus des flots. On pouvait donc p\u00eacher ici. Et par chance, de p\u00eacheurs il n\u2019y avait point. L\u2019eau semblait pure. Je commen\u00e7ai \u00e0 monter ma petite tente en retrouvant peu \u00e0 peu ma s\u00e9r\u00e9nit\u00e9. Apr\u00e8s quoi je ramassai un peu de bois mort, allumai le feu et accrochai ma popote.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Me revoil\u00e0 donc seul, un ciel parfaitement pur s\u2019\u00e9ploie au-dessus de moi, tandis qu\u2019un soleil radieux me couvre de ses g\u00e9n\u00e9reux&nbsp;rayons ; je suis couch\u00e9 sur le sable, nu et enduit d\u2019une cr\u00e8me contre les insectes volants et piquants, car il en grouille ici davantage qu\u2019\u00e0 l\u2019ancien emplacement&nbsp;; je regarde les nu\u00e9es \u00e9clatantes de blancheur, passer lentement ; pr\u00e8s de moi, le bortch bloubloute d\u00e9licieusement&nbsp;; l\u2019eau par moments se couvre de petits cercles concentriques \u2014 le poisson est de sortie. Le calme et le silence&nbsp;exquis \u00e9taient donc revenus, m\u00eame les oiseaux tout l\u00e0-haut, semblaient calmes, alanguis. Plus de mouettes rieuses pour m\u2019agacer, le sable attendri sous mon corps me tenait chaud, tandis que de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de l\u2019\u00e9tang une immense plaine couverte d\u2019herbes hautes ondulait lestement. Personne non plus pour troubler mes agapes&nbsp;: je pouvais passer \u00e0 table et profiter de mon repas le plus sereinement du monde, apr\u00e8s quoi j\u2019enfilai ma casquette pour r\u00eavasser tranquillement, \u00e0 demi-endormi, et la seule chose qui venait venir troubler ma qui\u00e9tude dans cet \u00e9tat, c\u2019est qu\u2019\u00e9mergeait parfois \u00e0 mon regard ce corps nu de femme illumin\u00e9 sur la rive, avec d\u2019ailleurs un entrejambe, non pas duvet\u00e9 ou ras\u00e9 de mani\u00e8re habituelle, mais dot\u00e9 d\u2019une friche exub\u00e9rante, et c\u2019est pr\u00e9cis\u00e9ment cette friche qui m\u2019avait le plus troubl\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ouvrais donc \u00e0 nouveau les yeux afin d\u2019en chasser cette vision, or ils retombaient avec joie dans l\u2019abyssale profondeur des cieux que le lac \u00e0 son tour refl\u00e9tait, puis, comme dans un po\u00e8me de Svidzensk\u00e9\u00ef<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"7\" data-mfn-post-scope=\"00000000000007760000000000000000_1796\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000007760000000000000000_1796-7\">7<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000000007760000000000000000_1796-7\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"7\">Volodymyr Svidzynsky, po\u00e8te ukrainien atrocement assassin\u00e9 par le r\u00e9gime stalinien en 1941.<\/span>, il me prit subitement l\u2019envie d\u2019entrer dans ces eaux aux reflets c\u00e9lestes et d\u2019avancer en elles sans plus m\u2019arr\u00eater, jusqu\u2019\u00e0 toucher le fond du myst\u00e8re supr\u00eame, toucher le n\u00e9ant, n\u2019ayant ni l\u2019odeur ni l\u2019aspect ni quoi que ce soit de p\u00e9rissable, \u00e9tant lui-m\u00eame une grandiose, autrement dit extatique sensation d\u2019infini. J\u2019en avais presque esquiss\u00e9 un sourire&nbsp;: j\u2019\u00e9tais bien, j\u2019avais retrouv\u00e9 la qui\u00e9tude et, \u00e0 partir de l\u00e0, je pouvais me sentir \u00e0 nouveau moi-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Un peu plus tard, je retrouvai assez de calme pour me rhabiller, renfiler mes bottes en caoutchouc, et malgr\u00e9 ma d\u00e9gaine d\u2019ahuri, battre la broussaille jusqu\u2019\u00e0 m\u2019assurer qu\u2019aucune couleuvre, aucun serpent n\u2019y circulait. J\u2019avais pris en guise de matraque un bon bout de ch\u00eane que des p\u00eacheurs avaient laiss\u00e9 l\u00e0, et ainsi arm\u00e9, je pouvais me sentir \u00e0 nouveau plein de vigueur et de fermet\u00e9 face \u00e0 ces rampants que j\u2019avais bien l\u2019intention de mater. Or j\u2019avais beau battre l\u2019herbe environnante et remuer la vieille souche croulante d\u2019un arbre \u00e0 moiti\u00e9 pourri&nbsp;: aucun reptile en vue. Voil\u00e0 qui \u00e9tait tout-\u00e0-fait rassurant, car ce soir j\u2019avais bien l\u2019intention de me faire, comme j\u2019aime \u00e0 le faire, une petite s\u00e9ance intermezzienne pr\u00e8s du feu, autrement dit, passer un peu de temps pr\u00e8s de lui sans plus me soucier de rien, jusqu\u2019\u00e0 me fondre en douceur dans l\u2019ombre vesp\u00e9rale, \u2014 et il le fallait vraiment si je comptais \u00e9chapper aux mauvaises ondes de cette embrouillante, \u00e9nervante et, par l\u00e0-m\u00eame, sale journ\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center traducteur\">7<\/p>\n\n\n\n<p>Mais rien ne s\u2019est pass\u00e9 comme je l\u2019aurais voulu. J\u2019ai bien eu ma s\u00e9ance intermezzienne pr\u00e8s du feu, sauf qu\u2019au lieu d\u2019une extase de s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, j\u2019ai ressenti ce que j\u2019appelle un \u00ab&nbsp;spleen mi-automnal&nbsp;<em>\u00bb<\/em> ou comme l\u2019exprime bien mieux Eug\u00e8ne Ploujnyk<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"8\" data-mfn-post-scope=\"00000000000007760000000000000000_1796\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000007760000000000000000_1796-8\">8<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000000007760000000000000000_1796-8\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"8\">Encore un po\u00e8te ukrainien mort aux \u00eeles Solovki durant les r\u00e9pressions staliniennes. Promis au peloton, la tuberculose l\u2019ex\u00e9cutera la premi\u00e8re.<\/span>, mon idole en po\u00e9sie, un <em>pr\u00e9lude de calme et d\u2019ennui<\/em>, autrement dit, non pas le calme lui-m\u00eame, mais son avant-go\u00fbt, d\u00e9sir qui s\u2019accompagne d\u2019une jouissance sans grande aspiration, m\u00eal\u00e9 de lassitude, ce qui, selon Gr\u00e9goire Skovoroda, entra\u00eene un sentiment d\u2019inassouvi. Par ailleurs, cette journ\u00e9e n\u2019avait \u00e9t\u00e9 que trop \u00e9puisante, je rejoignis donc ma couche avant l\u2019heure pour m\u2019emmurer, tel un escargot dans sa petite maison, sous ma tente.<\/p>\n\n\n\n<p>Je noyai le feu, tirai les fermetures \u00e9clair et m\u2019enfon\u00e7ai dans mon sac. Sur le lac entretemps s\u2019\u00e9taient pos\u00e9s des canards sauvages cancanant \u00e0 tout-va&nbsp;: c\u2019est qu\u2019ils ont leurs vies, eux aussi, avec leur lot de passions, de tracas ou de souffrances. Le chant des grillons n\u2019avait pas encore commenc\u00e9, nous n\u2019\u00e9tions qu\u2019au mois de juin, mais quelque chose dans l\u2019obscurit\u00e9 couvrait d\u00e9j\u00e0 la nuit d\u2019un l\u00e9ger friselis. M\u2019\u00e9tirant d\u00e9licieusement, je m\u2019endormis aussit\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n<p>A propos de ce qui s\u2019est pass\u00e9 par la suite, je ne saurais dire avec certitude si ce fut un r\u00eave ou si tout s\u2019est vraiment d\u00e9roul\u00e9 ainsi, mais c\u2019est bien le genre de choses qui n\u2019arrive que dans les r\u00eaves ou les histoires fantastiques, autrement dit, dans un univers d\u2019illusion ; voil\u00e0 pourquoi j\u2019incline \u00e0 croire que c\u2019\u00e9tait bien un r\u00eave, mais un r\u00eave si profond et r\u00e9aliste qu\u2019il vaut bien la r\u00e9alit\u00e9 elle-m\u00eame ; par cons\u00e9quent, il est tout \u00e0 fait possible d\u2019y voir comme un jeu ou un reflet du r\u00e9el, et donc d\u2019y croire comme en une sorte de r\u00e9alit\u00e9 augment\u00e9e, \u2012 quoi qu\u2019il en soit, trouver quelqu\u2019autre explication \u00e0 ce qui m\u2019est arriv\u00e9 serait au-del\u00e0 de mes forces.<\/p>\n\n\n\n<p>Je n\u2019ai pas souvenir de l\u2019heure \u00e0 laquelle c\u2019est arriv\u00e9, je sais juste que des canards effarouch\u00e9s m\u2019avaient r\u00e9veill\u00e9. Gardant toujours au cas o\u00f9, ma lampe-torche \u00e0 ma gauche et ma petite hache \u00e0 ma droite, ma main avait pu rallumer en un \u00e9clair. La lampe \u00e9tait justement braqu\u00e9e sur la petite embrasure o\u00f9 les languettes se rejoignent, c\u2019est alors que je vis, s\u2019insinuant par la fente, une t\u00eate vip\u00e9rine et luisante dans le faisceau&nbsp;de lumi\u00e8re ; elle a siffl\u00e9 puis s\u2019est mise \u00e0 glisser en tombant \u00e0 mes pieds. Je me suis recroquevill\u00e9, puis j\u2019ai attrap\u00e9 ma petite hache. Etrangement, je commen\u00e7ais d\u00e9j\u00e0 \u00e0 perdre mes moyens, ma t\u00eate me tournait, mes doigts s\u2019\u00e9taient ramollis et j\u2019\u00e9tais transi de peur ou de stup\u00e9faction&nbsp;: le serpent s\u2019\u00e9tait mis \u00e0 fumer et sa fum\u00e9e qui n\u2019\u00e9tait au d\u00e9but qu\u2019une simple nu\u00e9e grise, prenait peu \u00e0 peu forme humaine, \u2014 la spectrale mati\u00e8re grossissait \u00e0 vue d\u2019\u0153il et ne cessait de grossir, jusqu\u2019\u00e0 \u00e9pouser la silhouette de ce qui m\u2019apparut subitement comme celle d\u2019une femme&nbsp;: et qui d\u2019autre pouvait-ce \u00eatre, si ce n\u2019est cette d\u00e9sormais famili\u00e8re personne de sexe f\u00e9minin toute-en-jean, mis \u00e0 part son visage que je n\u2019arrivais toujours pas \u00e0 discerner \u2014 on aurait dit qu&rsquo;un voile \u00e9pais le cachait.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 <em>Je t\u2019ai fait peur\u2009?<\/em> demanda la personne de sexe f\u00e9minin, en se recroquevillant sur ses genoux, la tente \u00e9tant exigu\u00eb. Je me taisais, ma langue ne r\u00e9pondant plus&nbsp;: si j\u2019ai eu peur, c\u2019est peu dire, j\u2019\u00e9tais terroris\u00e9. \u2014 <em>N\u2019aie crainte<\/em>, me rassura la femme d\u2019une voix douce et profonde. <em>Tu n\u2019as qu\u2019\u00e0 me chasser et je partirai. Mais si tu veux, on peut discuter<\/em>. \u2014 <em>Mai t\u2019es qui d\u2019abord ? <\/em>articulais-je \u00e0 peine. \u2014 <em>\u00c9teins ta lampe, <\/em>me pria-t-elle<em>,<\/em> <em>elle m\u2019aveugle.<\/em> \u2014 <em>Mais<\/em> <em>on n\u2019y verra plus rien !<\/em> \u2014 <em>Si, <\/em>m\u2019assurait la femme<em>. Tout ce qu\u2019il y a \u00e0 voir, tu le verras.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019ob\u00e9is et \u00e9teignis la lampe. Alors une curieuse petite lumi\u00e8re, douce et vacillante, tenant du mirage, inonda ma petite tente\u2009; il y en avait assez pour l\u2019\u00e9clairer aussi bien qu\u2019avec ma torche, bien qu\u2019\u00e0 l\u2019inverse de cette derni\u00e8re, qui n\u2019\u00e9clairait qu\u2019une partie de l\u2019espace, \u00e0 pr\u00e9sent tout l\u2019int\u00e9rieur de la tente \u00e9tait baign\u00e9 de lumi\u00e8re.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 <em>Tu me fuyais\u2009? <\/em>demanda tristement la personne de sexe f\u00e9minin<em>. Tu as eu peur, ou bien je ne te plais pas\u2009?<\/em> \u2014 <em>J\u2019aime pas les petites vicieuses\u2009! <\/em>clamai-je orgueilleusement. \u2014 <em>Mais comment aurais-je pu attirer ton attention, toi qui \u00e9vite et fuis tout le monde\u2009? <\/em>demanda-t-elle tristement, tandis que j\u2019essayais de voir son visage\u2009; non, il \u00e9tait encore \u00e0 moiti\u00e9 estomp\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 <em>Tu aurais pu choisir quelqu\u2019un d\u2019autre, <\/em>dis-je d\u2019un ton agac\u00e9<em>. Tu trouves que<\/em> <em>\u00e7a manque de monde par ici\u2009? Ne serait-ce que ces p\u00eacheurs, tiens\u2026<\/em> \u2014 <em>Quoi,<\/em> <em>ces jobards\u2009? <\/em>plaisanta derri\u00e8re son voile la personne de sexe f\u00e9minin.<em> Ou comme on dit de nos jours&nbsp;: ces d\u00e9biles.<\/em> \u2014 <em>Et moi, j\u2019en suis pas un de d\u00e9bile\u2009?<\/em> \u2014 <em>Oh que non\u2009! <\/em>m\u2019assura-t-elle.<em> Toi, tu es diff\u00e9rent, intelligent, peut-\u00eatre trop m\u00eame. Trop, parce que ton intelligence te rend inadapt\u00e9, ou inapte, je ne sais pas. Non, je dirais inadapt\u00e9\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 <em>Inadapt\u00e9 \u00e0 quoi\u2009?<\/em> \u2014 <em>Mais<\/em> <em>\u00e0 la vie<\/em>, fit-elle. <em>C\u2019est \u00e0 dire \u00e0 l\u2019\u00e9preuve du monde. Tu finis toujours par fuir, par te cacher, t\u2019es marrant\u2026 Tu inventes toujours quelque chose, tu compliques tout, et puis tu joues les solitaires. Mais d\u00e9bile, \u00e7a, tu ne l\u2019es pas. D\u2019ailleurs moi aussi je fuis tout le monde et me caches tout autant.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Nous nous sommes regard\u00e9s l\u2019un l\u2019autre un certain temps, puis j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 ressentir comme un trouble ou un \u00e9moi jusqu\u2019alors in\u00e9dit, mais ce n\u2019\u00e9tait plus de la peur ni de l\u2019effroi ; on e\u00fbt dit un d\u00e9but d\u2019int\u00e9r\u00eat. Quoique non, la peur \u00e9tait toujours l\u00e0\u2009; et pourtant ce regard qui affleurait de son visage \u00e0 demi-effac\u00e9 me fascinait, ou m\u2019hypnotisait, aussi tombais-je peu \u00e0 peu dans une sorte de vertige. J\u2019avais l\u2019impression que les parois de ma petite tente s\u2019\u00e9taient mises \u00e0 fondre comme peut fondre une mati\u00e8re plastique sous l\u2019action du feu, jusqu\u2019\u00e0 la tordre et la transformer en eau noire.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est alors qu\u2019apparut au-dessus de ma t\u00eate un ciel parsem\u00e9 d\u2019\u00e9toiles, avec un clair de lune si vif que tout en \u00e9tait devenu visible alentour\u2009; encore que cette lumi\u00e8re f\u00fbt morte et que sous cette lumi\u00e8re morte les dehors de cette femme ou fille en fussent devenus flottants, liquides, h\u00e9sitants, comme si \u00e0 tout moment sa chair vaporeuse pouvait telle la brume se dissiper. Et sur un arbre un peu plus loin, il est vrai dess\u00e9ch\u00e9 depuis longtemps, avec ses allures de sculpture contemporaine, des branches nues, \u00e9teintes et salement blanches, laissaient perler quelques gouttes de ros\u00e9e&nbsp;: l\u2019une tombait dans une flaque en faisant floc, l\u2019autre dans la verdure tout en murmure. Et plus la fille (ou la femme) me regardait et me regardait \u00e0 n\u2019en plus finir, plus je ressemblais \u00e0 cet arbre mort, le corps pris de tremblements, ainsi qu\u2019il arrive lorsque la chair est sollicit\u00e9e. Pour autant, je ne comptais pas me rendre.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 <em>Qu\u2019est-ce que tu me veux\u2009? <\/em>protestai-je, presque sans voix. \u2014 <em>Tu ne le sais donc pas\u2009? <\/em>dit-elle en \u00e9touffant un petit rire charmant, et ce rire se d\u00e9versa en moi comme de l\u2019eau vive, ou morte, \u00e0 moins que ce soit les deux.<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"9\" data-mfn-post-scope=\"00000000000007760000000000000000_1796\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000007760000000000000000_1796-9\">9<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000000007760000000000000000_1796-9\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"9\">NDT&nbsp;: Allusion aux eaux miraculeuses des contes slaves et baltes&nbsp;: \u00ab\u2009L\u2019Eau vive\u2009\u00bb pour la force, \u00ab\u2009L\u2019Eau morte\u2009\u00bb pour la faiblesse.<\/span> \u2014 <em>Mais si, tu le sais bien. Toi et moi, nous le savons\u2009!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Je comptais r\u00e9pondre, dire quelque chose d\u2019un peu rude, d\u2019un peu vache, mais ma langue n\u2019\u00e9tait plus qu\u2019un pal dans ma bouche \u00e0 cause de cette petite blouse en jean qui \u00e9tait sur le point de tomber. Elle la passa par sa t\u00eate, et de cette petite blouse retomba une lourde, opulente et pendillante paire de seins. Sous les rayons de lune, on e\u00fbt dit des fanaux qui s\u2019allument. C\u2019est alors qu\u2019un canard quelque part, poussa plaintivement son cri avant de se taire subitement, comme si on lui e\u00fbt coup\u00e9 le sifflet. A moi aussi, d\u2019ailleurs. Je venais de prendre une grosse bouff\u00e9e d\u2019air. Puis elle jeta n\u00e9gligemment sa petite blouse sur le c\u00f4t\u00e9, et mes yeux compl\u00e8tement subjugu\u00e9s contempl\u00e8rent son corps \u00e0 moiti\u00e9 d\u00e9v\u00eatu.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 <em>C\u2019est \u00e7a que tu veux\u2009? <\/em>demanda-t-elle discr\u00e8tement. J\u2019en avais presque aval\u00e9 ma langue, tandis qu\u2019un dr\u00f4le de glougloutement passait dans ma gorge&nbsp;: \u2014 <em>Mais non\u2009! <\/em>bourdonnai-je, <em>non&nbsp;!<\/em> <\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 <em>Alors, chasse-moi\u2009!<\/em> \u2014 sa t\u00eate d\u00e9votieusement inclin\u00e9e me donnait \u00e0 croire que les choses allaient \u00eatre plus faciles, autrement dit, je ne me sentais plus comme cet arbre mort et dess\u00e9ch\u00e9, quoique pour trembler, je tremblais ; d\u2019ailleurs un arbre mort dans le vent, \u00e7a doit trembler aussi. Son regard avait cess\u00e9 de me captiver et hypnotiser, m\u00eame si une sorte de vertige me tenait toujours \u00e0 sa merci. Ma main resserra alors la petite hache.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 <em>On peut faire \u00e7a aussi\u2009! <\/em>susurra-t-elle. <em>C\u2019est \u00e7a,<\/em> <em>d\u00e9coupe-moi\u2009! N\u2019aie pas peur\u2009! Vas-y\u2009!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Mais ma main \u00e9tait devenue morte. Comme une branche d\u2019arbre mort. Morte \u00e9galement ma petite hache, dont seule la lame brillait au clair de lune. Alors je d\u00e9cidai de la chasser&nbsp;: cette rencontre n\u2019augurait rien qui vaille. Je n\u2019avais qu\u2019\u00e0 faire mine de m\u2019emporter un peu et elle serait repartie. Cependant mes yeux ne m\u2019appartenaient plus et mangeaient ind\u00e9pendamment de ma volont\u00e9 l\u2019opulente, fr\u00e9missante et lumineuse poitrine, en restant riv\u00e9s sur elle comme ceux d\u2019un p\u00eacheur sur son bouchon. J\u2019\u00e9tais moi-m\u00eame en quelque sorte un de ces p\u00eacheurs, n\u2019attendant plus que mon bouchon s\u2019agite et prenne le fond. Je n\u2019aurais alors qu\u2019\u00e0 remonter mon b\u00e2ton et une charmante roussalka<sup class=\"modern-footnotes-footnote modern-footnotes-footnote--hover-on-desktop \" data-mfn=\"10\" data-mfn-post-scope=\"00000000000007760000000000000000_1796\"><a href=\"javascript:void(0)\"  role=\"button\" aria-pressed=\"false\" aria-describedby=\"mfn-content-00000000000007760000000000000000_1796-10\">10<\/a><\/sup><span id=\"mfn-content-00000000000007760000000000000000_1796-10\" role=\"tooltip\" class=\"modern-footnotes-footnote__note\" tabindex=\"0\" data-mfn=\"10\">Roussalka&nbsp;: sir\u00e8ne dans la mythologie slave.<\/span> se balancerait au bout. D\u2019ailleurs, elle s\u2019y balan\u00e7ait&nbsp;d\u00e9j\u00e0&nbsp;: assise juste l\u00e0, face \u00e0 moi. L\u2019horreur ne quittait toujours pas mon corps. Mais l\u2019attitude soumise de la captive roussalka avait suffi \u00e0 mettre le feu \u00e0 mes sens d\u2019\u00eatre masculin excit\u00e9, \u2012 ce m\u00eame feu qui s\u2019\u00e9tait d\u00e9clar\u00e9 ce matin, et \u00e0 cause de cette m\u00eame roussalka se baignant nue sous mes yeux, parfaitement consciente de ce qu\u2019elle faisait, et \u00e0 quels desseins.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien que toujours voil\u00e9, je crus d\u00e9celer comme un sourire sur son visage. Elle se leva et d\u00e9boutonna sa jupe en jean ; celle-ci tomba \u00e0 ses pieds, et elle en sortit comme d\u2019un buisson. La lumi\u00e8re autour de nous \u00e9tait devenue sombre et froide, \u2014 moi j\u2019\u00e9tais de braise. Elle s\u2019assit de nouveau sur ses genoux face \u00e0 moi, ne portant rien d\u2019autre que sa petite culotte couleur chair, tandis que sa t\u00eate d\u00e9votieusement inclin\u00e9e ne d\u00e9voilait toujours pas son visage comme plong\u00e9 dans l\u2019ombre au milieu de son corps tout \u00e9tincelant, \u2014 cette pause m\u2019\u00e9voquait celle d\u2019une antique divinit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 <em>Chasse-moi\u2009! <\/em>susurra-t-elle. <em>Ou bien tue-moi\u2009!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 tout-\u00e0-fait certain de ne pas la chasser, encore moins de la tuer, et m\u00eame si ma main reprenait vie, elle finit par l\u00e2cher la petite hache au lieu de la serrer. J\u2019\u00e9tais toujours glac\u00e9 de peur, mais j\u2019avais cess\u00e9 de trembler. Dans le ciel, la lune gonflait tel le pain sur son levain, tandis qu\u2019un feu p\u00e2le doucement l\u2019embrasait&nbsp;; et devant moi, nimb\u00e9e dans cet ensorceleur halo, se dressait une sculpture de d\u00e9esse, monument d\u2019or et d\u2019argent aux formes et aux lignes si pures qu\u2019elle ne pouvait pas ne pas m\u2019\u00e9blouir.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;\u2014 <em>N\u2019aie crainte\u2009! <\/em>disait-elle tristement, \u00e0 tel point que cette tristesse m\u2019avait surpris. <em>Je suis toute enti\u00e8re \u00e0 tes volont\u00e9s&nbsp;! Tu peux faire de moi ce que tu veux, vraiment tout\u2009!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Je me sentais tout petit devant tant de beaut\u00e9, et plus intimid\u00e9 encore face \u00e0 cette puissance virile qui montait en moi\u2009; d\u00e8s lors, je n\u2019\u00e9tais plus ma\u00eetre de moi-m\u00eame, j\u2019en avais la langue dess\u00e9ch\u00e9e cependant que mon corps n\u2019\u00e9tait plus cette vieille souche inerte, mais un arbre vivant, plein de s\u00e8ve giclant dans ses branches et feuill\u00e9es.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Alors elle se leva pour \u00f4ter son ultime \u00e9quipage. Et la nuit m\u2019apparut. Profonde et sombre, sans lumi\u00e8re, touffue, charnue, pleine de ros\u00e9e et de noirceur, qui dans ses tr\u00e9fonds redoublait de noirceur, qui elle-m\u00eame redoublait de noirceur. Et toute cette noirceur venait&nbsp;sur moi et en moi, car j\u2019avais beau noir-bouillir comme poix fondue dans un pot noir, je ne lui avais toujours rien d\u00e9voil\u00e9 de mes \u00e9mois, coll\u00e9 que j\u2019\u00e9tais au fond du sac de ma volont\u00e9, sans m\u00eame bouger le petit doigt pour la faire venir, \u2012 quant \u00e0 la faire partir\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Puis tout brusquement dans ma t\u00eate s\u2019embrouilla, je sentis une force me pousser de l\u2019int\u00e9rieur, celle-l\u00e0 m\u00eame qui allait me vider de mon sac comme on vide un tube de cr\u00e8me ou de peinture&nbsp;; celle-l\u00e0 m\u00eame qui par une \u00e9trange op\u00e9ration allait racler mes v\u00eatements du bas comme on racle une pomme crott\u00e9e. La fille me saisit par les jambes et d\u2019un coup sec me tira vers elle\u2009; tombant \u00e0 la renverse, je sentis quelque chose de froid et d\u2019\u00e9cailleux grimper sur moi\u2009; alors ma chair d\u00e9j\u00e0 dure comme de la trempe plongea dans un bain ardent. Le reste de mon corps, pourtant, semblait fig\u00e9 de froid. Juste sous mes yeux, des seins opulents et lumineux s\u2019\u00e9taient mis \u00e0 dodiner, j\u2019attrapai dans ma bouche un des t\u00e9tons, le su\u00e7otai comme un nouveau-n\u00e9, et me d\u00e9lectant de l\u2019un comme un nourrisson, je passai \u00e0 l\u2019autre pour le su\u00e7oter \u00e0 son tour. La femme sur moi en avait g\u00e9mi de plaisir, apr\u00e8s quoi elle s\u2019\u00e9tait pench\u00e9e tout contre moi, et bien que je ne visse davantage son visage (il s\u2019estompait sans cesse devant moi) j\u2019entendis d\u2019avides chuchotements m\u00eal\u00e9s de sades g\u00e9missements&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;\u2014 <em>Voil\u00e0 ce que je voulais\u2026 et c\u2019est ce que tu voulais aussi, nan-han?..&nbsp; C\u2019est bient\u00f4t la fin, ce monde ne veut pas de nous-ouh!.. sans vous les humains, on va bient\u00f4t dispara\u00eetre et crever-h\u00e9\u00e9!.. \u00e0 cause de vous, les bip\u00e8des, aaah&nbsp;! Mais je sauverai mon esp\u00e8ce ! Je mettrai au monde un fils qui sera aussi le tien-hein..\u2009! Intelligent et venimeux, malin et vip\u00e9rin-hein\u2026\u2009! Il aura ton intelligence et mes crochets \u00e0 venin\u2009! Il n\u2019aura ni ta faiblesse ni mon c\u00f4t\u00e9 pr\u00e9caire. Il sera rus\u00e9\u2026 rus\u00e9 comme un serpent\u2009!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Alors je sentis dans l\u2019enfer o\u00f9 grillait mon b\u00e2ton un volcan qui entrait en \u00e9ruption, crachant son nuage de cendre, de feu et de lave, origine du monde et de la vie. La terre s\u2019\u00e9branlait, les arbres en perdaient leur feuillage, l\u2019herbe verte sa fra\u00eecheur. Un nuage de fum\u00e9e avait recouvert le ciel et la terre. Puis au-dessus de moi, le rire lubrique et satisfait de la femme-serpent&nbsp;retentit :<\/p>\n\n\n\n<p>\u2014 <em>Non, je ne vais pas te laisser de sit\u00f4t, <\/em>siffla, ou plut\u00f4t persifla-t-elle, alors qu\u2019elle m\u2019encha\u00eenait de ses membres enla\u00e7ants. Elle se mit sur le dos et me hissa sur elle.<em> Toute ta substance, je vais la prendre et la sucer jusqu\u2019\u00e0 la moelle\u2009! Finis ta besogne\u2009! Tu ne risques pas de recoucher avec qui que ce soit apr\u00e8s \u00e7a\u2009!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Alors j\u2019ai besogn\u00e9,&nbsp;m\u00e9caniquement, comme un automate, bien qu\u2019\u00e9tant compl\u00e8tement vid\u00e9 et \u00e0 moiti\u00e9-mort ou presque. Et de nouveau cet enfer que je p\u00e9n\u00e9trais jetait ses flammes et mon b\u00e2ton n\u2019en finissait pas de griller. Mon corps pendant ce temps \u00e9tait glac\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 transir et se raidir de froid, j\u2019\u00e9tais \u00e0 deux doigts de perdre connaissance et bien qu\u2019\u00e0 bout de forces, je ne pouvais m\u2019arr\u00eater. Sous le mien, le corps de la femme-serpent se tortillait de plus belle et ses l\u00e8vres s\u2019abreuvaient des miennes en les pompant par la langue et par la bouche. Et de nouveau ma chair explosa, de nouveau la terre trembla, et dans un torrent de lave, au milieu des flammes, mon b\u00e2ton finit par p\u00e9rir\u2009; la femelle \u00e9treinte se rel\u00e2chant, je parvenais \u00e0 me retirer pareil \u00e0 un gland de noisette tir\u00e9 de sa peau verte&nbsp;; et je roulai d\u00e9fait, sur le dos, dans un dernier soupir.<\/p>\n\n\n\n<p>Seuls mes yeux \u00e0 peine ouverts trouvaient assez de force pour voir ce qui se passait et voici ce qui m\u2019apparut&nbsp;: la femme s\u2019\u00e9tait mise sur ses genoux et tirait les fermetures \u00e9clair de la petite tente, je devais y \u00eatre revenu ; elle ramassa ses petites affaires tout-en-jean et s\u2019en partit dans la nuit. Son corps demeurait lumineux quoique moins vivace. Apr\u00e8s quelques pas, elle s\u2019arr\u00eata pour remettre ses habits le plus tranquillement du monde. Passant d\u2019abord sa petite blouse, ses seins comme la moiti\u00e9 de sa personne, s\u2019\u00e9teignirent, apr\u00e8s quoi elle fit glisser sa petite culotte et en rev\u00eatant sa jupe, ses jambes encore lumineuses s\u2019\u00e9teignirent \u00e0 leur tour&nbsp;; elle n\u2019\u00e9tait plus alors qu\u2019une ombre dont ne scintillaient que les mollets, la nuque et les mains rest\u00e9es nues.<\/p>\n\n\n\n<p>Se retournant vers moi, elle resta muette, ne voyant sans doute l\u00e0 qu\u2019un vil morceau de chair putrescente, fan\u00e9e, vann\u00e9e, press\u00e9e comme un vulgaire citron, v\u00e9g\u00e9tant sur son sac de couchage, froiss\u00e9 comme une chose compl\u00e8tement \u00e9teinte hormis ses prunelles qui ne l\u2019\u00e9taient pas encore. Et ces prunelles, c\u2019\u00e9tait celles d\u2019un homme qui dans sa suffisance se croyait libre, celles d\u2019un homme qui d\u00e9cochaient vers la femme-serpent leur lueur automnale, bien qu\u2019\u00e0 mon avis, ce regard noy\u00e9 de tristesse ne l\u2019ait jamais atteinte. Elle finit par s\u2019\u00e9loigner de la tente cette ombre aux pieds d\u2019or et aux mains d\u2019argent&nbsp;; en s\u2019approchant de l\u2019onde, elle avan\u00e7a sur le lac, et de ces eaux-calmes une nu\u00e9e d\u2019oiseaux s\u2019arracha dans un grand cri d\u2019effroi. Elle marchait \u00e0 la surface du lac comme s\u2019il \u00e9tait de glace, ce qui en plein mois de juin n\u2019avait aucun sens&nbsp;; puis, ceinte de cette lueur qui \u00e9manait de ses pieds, de ses mains et de sa nuque, peu \u00e0 peu elle s\u2019\u00e9vanouit dans les t\u00e9n\u00e8bres, jusqu\u2019\u00e0 dispara\u00eetre compl\u00e8tement.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors je me suis mis \u00e0 g\u00e9mir. G\u00e9mir et m\u00eame glapir ou japper comme un chien battu. J\u2019ai pris ma t\u00eate entre mes mains et \u00e0 la nuit d\u00e9j\u00e0 profonde et sans fin de toutes mes tripes j\u2019ai hurl\u00e9&nbsp;: <em>Mon dieu\u2009! Mais qui fais-je venir au monde&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-small-font-size\">Kontcha-Ozerna \u2012 Kiev, 1993. Titre original en ukrainien : <em>\u0416\u0456\u043d\u043a\u0430 \u0417\u043c\u0456\u044f<\/em> (Jinka Zmiya) publi\u00e9 dans le recueil \u00e9ponyme en 1998.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les amours d\u00e9moniaques entre une \u00ab\u00a0M\u00e9lusine\u00a0\u00bb reptilienne, inspir\u00e9e de la vierge aux jambes de serpent, anc\u00eatre des Scythes, et un amant post-moderne imprudent.<\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":3925,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[20],"tags":[40,22,18,9],"class_list":["post-1796","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-traduction-litteraire","tag-chevtchouk","tag-lettres","tag-traduction-litteraire","tag-traductions","post--single"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/ukraine-rous.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1796","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/ukraine-rous.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/ukraine-rous.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ukraine-rous.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ukraine-rous.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1796"}],"version-history":[{"count":48,"href":"https:\/\/ukraine-rous.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1796\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3931,"href":"https:\/\/ukraine-rous.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1796\/revisions\/3931"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/ukraine-rous.fr\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/3925"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/ukraine-rous.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1796"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/ukraine-rous.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1796"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/ukraine-rous.fr\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1796"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}